Autour de « l’Espagne vide » de Sergio del Molino : résumé analytique en 7 thématiques

Introduction

Voici une fiche de lecture abordant le livre La España vacía: Viaje por un país que nunca fue de Sergio del Molino aux éditions Turner Publicaciones (2016). A l’heure où ces lignes sont écrites (mai 2018), il n’y pas de traduction en français.

Au-delà du « simple » résumé des 292 pages, j’ai souhaité traiter et analyser ce livre à travers 7 thématiques. Puisse cet abrégé vous donner envie de lire l’œuvre entière ou, si vous l’avez déjà lue, vous être utile pour garder trace des grandes idées développées. Dans tous les cas, lire La España vacía: Viaje por un país que nunca fue est fortement recommandé afin que cette fiche de lecture prenne tout son sens.

La méthode appliquée ici vous propose un résumé de chaque partie présentée, au nombre de 3 ainsi que des sous-parties. Ensuite, les thèmes suivants seront développés :

  • Hétérophobie
  • Evolution sociologique de la ruralité espagnole
  • Exode rural
  • Economie et ruralité
  • Politique et ruralité
  • Culture en ruralité
  • Imaginaire rural et nostalgie
"La España vacía: Viaje por un país que nunca fue", Sergio del Molino, Turner Publicaciones
« La España vacía: Viaje por un país que nunca fue », Sergio del Molino, Turner Publicaciones

L’auteur

Sergio del Molino (Madrid, 1979), fit ses débuts littéraires en 2009 et est l’auteur de :

  • Malas influencias (2009)
  • Soldados en el jardín de la paz (2009)
  • El restaurante favorito de Nina Hagen (2011)
  • No habrá más enemigo (2012)
  • La hora violeta (2013) (Premio Ojo Crítico 2013, Premio Tigre Juan 2013)
  • Lo que a nadie le importa (2014)
  • La España vacía (2016)
  • La mirada de los peces (2017)

Détail biographique important : l’auteur est aussi un ancien journaliste au fameux El Heraldo de Aragón, où il couvrait beaucoup les villages.

Problématique centrale

Histoire de l’Espagne rurale : définition (création de l’expression « la España vacía »), évolution, délimitation géographique, sociologie rurale, explications sur le phénomène d’exode rural massif à partir des années 1950 et ses conséquences, longtemps tu.

Thèmes abordés

Hétérophobie – Evolution sociologique de la ruralité espagnole – Exode rural – Economie et ruralité – Politique et ruralité – Culture en ruralité – Imaginaire rural et nostalgie

Plan de l’ouvrage

El misterio de las casas quemadas
I. Primera parte. El Gran Trauma
1) La historia del tenedor
2) El Gran Trauma
II. Segunda parte. Los mitos de la España vacía
1) La ciencia del aburrimiento
2) Tribus no contactadas
3) Marineros del entusiasmo
4) La belleza de Maritornes
5) Manos blancas no ofenden
III. Tercera parte. El orgullo
1) Los hijos de la tierra
2) Una patria imaginaria
Coda: explicaciones no pedidas

Les « présentations » sont faites, entrons maintenant dans le vif du sujet !

Eléments de résumé

El misterio de las casas quemadas

Commencer par une citation de Franco, c’est osé ! Un passage un peu étrange où l’auteur relate des faits survenus au Pays de Galles dans les années 1970-1990 où des maisons furent incendiées. On écarta la piste du terrorisme (alors existant en Irlande du Nord) ce qui généra un grand soulagement général car l’époque était au terrorisme européen (Allemagne, Italie, France, Royaume-Uni, Espagne). Finalement, il s’agissait de ruraux qui ne voulaient pas d’étrangers (« forasteros ») chez eux. C’était de plus la période où beaucoup d’Anglais achetaient des maisons là-bas or la population locale parlait à majorité le gallois plutôt que l’anglais.

Ce début de récit déboussole un peu car on ne comprend pas tout de suite la relation entre cet exemple et l’objet du livre. La réponse est que Sergio del Molino parcourt le Pays de Galles avec sa famille. Il en profite pour nous évoquer des références culturelles (films) avant de clairement annoncer sa méthode (p. 17) : revoir l’Histoire, lire, parcourir des kilomètres en voiture, etc. Enfin, motivé par son souci de sincérité, il précise qu’il vient de Madrid donc de l’Espagne urbaine.

I. Primera parte. El Gran Trauma

La historia del tenedor

Encore un début de passage étonnant, original ! L’auteur commente l’origine du mot « tenedor » : alors qu’ailleurs elle vient de la fourche du paysan (« fourchette », « fork », « forchetta »…), ce n’est pas le cas en espagnol. Pourquoi ? Parce que la fourchette ne fut pas commune en Espagne avant le XIXe siècle et les campagnards ne l’utilisèrent pas avant le XXe siècle (ils utilisaient la cuillère à la place). La fourchette était donc une marque d’élitisme, de distinction avant tout. Conclusion, l’histoire du mot « tenedor » en dit déjà beaucoup sur l’histoire espagnole et la différence entre les campagnes et les villes.

L’auteur nous annonce encore ses intentions : faire le tour des mythes autour de l’Espagne rurale et comment ceux-ci ont influencé l’histoire, les aspects social et culturel de l’Espagne (littérature, art, cinéma) (p. 53).

Avant de développer ses propos, il tente de délimiter, cartographier « l’Espagne vide » (p. 37-38, carte à l’appui) :

  • elle n’a pas d’accès à la mer
  • c’est l’Espagne de l’intérieur
  • Aragon, La Rioja, Castille et Léon, Castille-La Manche, Estrémadure
  • et un peu d’Andalousie, de Galice, d’Asturies… donc les pourtours de cette zone intérieur espagnole

El Gran Trauma

L’amplification de l’exode rural s’effectue à partir des années 1950 environ, sous le régime de Franco.

II. Segunda parte. Los mitos de la España vacía

L’Espagne rurale porte son lot de mythes, aussi bien emprunts de naïveté et nostalgie que d’horreur et de crimes.

La ciencia del aburrimiento

Exemple de la tragédie du village de Fago (province d’Aragon) où le maire fut tué en 2007 par un habitant. La raison invoquée est que ce dernier n’était pas natif du village mais… l’assassin non plus !

Tribus no contactadas

Le documentaire « Las Hurdes » est largement évoqué. Il fut réalisé par Luis Buñuel en 1933 (censure de l’époque) et son sujet est le village de Las Hurdes (province d’Estrémadure). En fait, il ne s’agissait pas d’un documentaire mais d’une œuvre de « fiction réelle » sur l’état des villages espagnols.

Marineros del entusiasmo

Où il est question de la Institución Libre de Enseñanza (ILE) et de son influence importante pour (et par !) les campagnes espagnoles. Juan Ramón Jiménez disait :

« cuando Cossío habla, « la tierra olea bajo nosotros como un mar sólido y somos todos marineros del entusiasmo. » » (Las misiones pedagógicas. 1931-1936, Eugenio Otero Urtaza, 2000) (p. 144).

La belleza de Maritornes

Qui est Maritornes ?

« Maritornes, personaje que ha pasado al habla común como sustantivo que significa « moza de servicio ordinaria, fea y hombruna » » (p. 178).

Il s’agit d’un personnage issu de Don Quichotte de La Manche, lorsque celui-ci rencontre une jeune fille des Asturies. A noter qu’en français, c’est la forme « Maritorne » qui a été préférée à la traduction.

Référence au mythe de « beatus ille » : éloge de la vie simple et altruiste de la campagne en comparaison à la vie citadine. L’Espagne rurale est-elle un simple mythe, est-elle source de nostalgie ou bien existe-t-il plutôt des considérations économiques derrière tout cela ? L’auteur fait aussi la critique de ces érudits du Quichotte qui cherchent de la science exacte là où tout n’est que fiction (concernant les lieux surtout, la toponymie).

Manos blancas no ofenden

Nous est fait ici le portrait de Joaquín Luqui (1948-2005), ancien chroniqueur espagnol de radio qui exerça notamment ses talents dans la fameuse radio pop « Los 40 principales » et qui naquit dans un petit village de Navarre. Contrairement aux pays européens démocratisés, la pop espagnole des années 1950-1960 ne souffrit pas beaucoup de vagues ni scandales importants concernant la morale ou la décence. A partir de là, la présence du carlisme nous est explicitée.

Le mystérieux titre du chapitre est élucidé (p. 198) :

« Se le atribuye apócrifamente la frase « manos blancas no ofenden », que, según la leyenda, le dijo a la infanta Luisa Carlota, hermana de María Cristina, después de que aquella le volviera la cara de un bofetón delante de toda la corte. »

Francisco Tadeo Calomarde était une personne influente de la cour de Carlos IV (Charles IV d’Espagne) dont les origines étaient modestes, campagnardes (famille de cultivateurs).

III. Tercera parte. El orgullo

Los hijos de la tierra

Un autre chapitre qui commence avec l’évocation du monde artistique : un animateur radio qui fait le lancement d’un festival de rock. A cette occasion, un hommage est rendu à une personne décédée et Sergio del Molino de remettre en question le concept de passé et s’interroger sur sa valeur.

Una patria imaginaria

Détour en Amérique latine. En Argentine, la question de la rivalité ville/campagne est très vive (Buenos Aires vs la pampa). Dans un tel contexte, qu’est-ce que représente le tango ? Un joli melting-pot de toutes les cultures qu’elles viennent d’Amérique latine, d’Europe, des Etats-Unis, des peuples indiens natifs… Ce genre musical réunit aussi bien des citadins que des gauchos.

Retour en Espagne : les nouvelles générations commencent à reconsidérer la campagne, y puiser les racines de leur identité et à créer une nouvelle littérature autour de cela.

Coda: explicaciones no pedidas

Un chapitre dans lequel l’auteur revient à lui-même, à sa vie familiale pour nous confier comment la crise de 2008 a influencé la décision du couple de ne pas partir de Madrid, de ne pas déménager en banlieue pour un nouvel habitat plus grand et au calme.

Forme narrative

Le regard porté est celui d’un auteur urbain, de Madrid mais qui parcourut beaucoup les villages lorsqu’il était journaliste au Heraldo de Aragón (p. 34).

Erudition

Un ouvrage qui a de quoi surprendre par la multitude des références culturelles apportées, dans plusieurs champs : littérature, films, documentaires, émissions de TV, animateurs de radio… Quelle époustouflante érudition de la part de Sergio del Molino !

De plus, cela démontre un important travail de recherche dont le résultat est stimulant pour le lecteur qui apprend beaucoup, désire découvrir ces renvois et repères culturels même si parfois… on peut se sentir inondé par ce foisonnement. Enfin, les occurrences sur Las Hurdes étant à la fois nombreuses et fondamentales, un lecteur de nationalité étrangère à l’Espagne pourrait perdre le fil.

Remarquons que Sergio del Molino ose aussi ajouter des citations de Franco (« El misterio de las casas quemadas ») ou encore des références à Hitler !

Au surplus, l’auteur propose des pistes de compréhension, d’explication, de réflexion et remet parfois en question des concepts (le concept de tradition est-il un mensonge ?) voire crée des termes ou expressions (exemple : « la España vacía »). Il s’en explique ainsi :

« Aunque bebo de muchas fuentes documentales, hay poesía y hay libertad en estas páginas que forman parte de mi obra y mi proyecto literario, del que la reflexión sobre mi país es una parte cada vez más clara. » (p. 53)

Filiation des idées

L’auteur a choisi d’annoncer presque à chaque fois « son plan » ou du moins le fil qu’il va tenir pour explorer la partie dont il est question. Une forme narrative que j’ai trouvée un peu « académique » mais qui a finalement l’avantage de la clarté.

Sa manière de faire des liens entre des idées est complexe, intelligente, fine. Exemple : lorsqu’on passe du portrait de l’animateur radio Joaquín Luqui, né en Navarre, pour en arriver à l’évocation du carlisme dans cette province-région puis par extension dans toute l’Espagne, ensuite à la question des langues rurales qui se perdent et l’arrivée des chaînes de télévision dans ces langues vernaculaires ! Après cela, l’auteur réalise encore la prouesse intellectuelle de résumer ce qui a été dit dans le chapitre (p. 213).

Thème 1 – Hétérophobie

Définition

Le thème de l’hétérophobie (« heterofobia ») est fondamental dans cet ouvrage de Sergio del Molino. L’hétérophobie est cette peur de l’Autre, de celui qui vient d’ailleurs, qui n’est pas comme nous. D’ailleurs, ce ne serait pas complètement un hasard si les années 1930 furent une période durant laquelle on trouvait beaucoup de monstres et de figures de sauvages au cinéma (King Kong, Tarzan, Dracula, Frankenstein…) (p. 110).

L’hétérophobie se manifeste par la distanciation du « nous » versus « eux ». De ce fait, l’auteur s’interroge sur ce qui nous réunit en tant qu’être humain : la proximité géographique, le sexe, la religion, l’orientation sexuelle… ?

Exemples

Un passage un peu étrange mais qui illustre cette hétérophobie est celui intitulé « El misterio de las casas quemadas ». L’auteur y relate des faits survenus au Pays de Galles dans les années 1970-1990 où des maisons furent incendiées. On écarta la piste du terrorisme (alors existant en Irlande du Nord) ce qui généra un grand soulagement général car l’époque était au terrorisme européen (Allemagne, Italie, France, Royaume-Uni, Espagne). Finalement, il s’agissait de ruraux qui ne voulaient pas d’étrangers (« forasteros ») chez eux. Ajoutons à cela qu’il s’agissait de la période où de nombreux Anglais achetaient des maisons au Pays de Galles or la population locale parlait davantage le gallois que l’anglais.

Un exemple littéraire est la mention de Camilo José Cela et son Viaje a la Alcarria. Effectivement, dans un passage il est mentionné que les hommes ruraux ne voudraient pas épouser une femme qui serait allée à la ville, à Madrid (p. 31).

Criminalité : causes et perceptions

L’hétérophobie peut mener à des extrêmes comme le meurtre. C’est ce que mit en évidence le Crime de Fago (en Aragon) où le maire du village fut tué par un habitant, en 2007 (p. 85). Aussi bien la victime que l’assassin étaient des « néo-ruraux » (depuis 15 ans malgré tout).

Cet exemple du Crime de Fago donne l’occasion à Sergio del Molino de retracer et s’interroger plus globalement sur ce concept de néo-rural : qui peut-on exactement définir ainsi, dans quel contexte, avec quels objectifs de vie, de mode de vie, à partir de quand devient-on un néo-rural, etc. ? Egalement, on découvre la peur des néo-ruraux de vivre dans ces campagnes où ils ne sont finalement pas les bienvenus, mal accueillis et parfois en réel danger de mort… afin de les pousser à partir (p. 88).

A la manière d’un roman policier, on avance avec l’auteur, on remonte le fil de cet assassinat et la double hypothèse est posée : l’isolement et l’ennui feraient partie des causes provoquant la folie des hommes et un éventuel passage à l’acte criminel contre l’étranger (p. 89).

L’auteur met également en lumière la honte des habitants de Fago de se montrer au grand jour lorsque les journalistes viennent enquêter sur le crime de leur village. Ils semblaient éprouver la peur, la honte qu’on découvre soudainement la misère dans laquelle ils vivent ainsi que la démesure de leurs réactions dans cette affaire (p. 93).

Une autre référence littéraire fait ensuite le lien avec l’hétérophobie des villages espagnols : l’œuvre Bodas de sangre (1932) de Federico García Lorca (p. 95). Et Sergio del Molino de constater que, dans les villes, les tensions et disputes sont diluées et mènent rarement au crime alors qu’à la campagne elles sont exacerbées jusqu’à un niveau insupportable (p. 95). Or, il n’y a pas de données indiquant qu’il existe plus de crimes perpétrés à la campagne qu’à la ville. De plus, le taux d’homicides de l’Espagne fait partie, précise l’auteur, des plus bas d’Europe. D’autres crimes ayant eu lieu dans les campagnes espagnoles sont également mentionnés à titre d’exemples.

Alors, s’il n’y a pas plus de crimes à la campagne qu’en ville comment se fait-il que les journaux nationaux évoquent seulement les villages à la rubrique des faits divers ?

« la percepción es injusta, pero persistente. Todo lo malo de España viene de la parte vacía del país. Cada crimen cometido en el campo tiene un impacto en la prensa que no tienen los que se cometen en la ciudad. » (p. 98)

Pour résumer, Sergio del Molino montre comment partout et de tout temps, il a existé une rivalité ville/campagne :

« Toda civilización es, por necesidad, urbana, pero cada una tiene formas distintas de integrar o de ignorar ese espacio en blanco que hay entre ciudades […] » (p. 25)

Thème 2 – Evolution sociologique de la ruralité espagnole

Une tardive fourchette

Très habilement comme souvent, Sergio del Molino part d’une curiosité qui attire notre attention à savoir cette fois l’origine du mot « fourchette » en espagnol, « tenedor ». Les mots sont révélateurs car l’étymologie en dit ici déjà beaucoup sur l’histoire espagnole et la différence entre les campagnes et les villes. En effet, alors qu’ailleurs le mot prend sa source à la fourche du paysan (« fourchette », « fork », « forchetta »…), ce n’est pas le cas en espagnol. Pour quelle raison ? La fourchette ne fut pas un ustensile communément adopté en Espagne avant le XIXe siècle et les ruraux ne l’utilisèrent pas avant le XXe siècle (ils utilisaient la cuillère à la place). La fourchette était donc une marque d’élitisme, de distinction avant tout.

Puis nous avons un autre aperçu de l’érudition de Sergio del Molino lorsqu’il relate que deux empires sublimèrent la ville espagnole, les Romains et les Arabes. Ceux-ci ne voyaient la campagne que comme un lieu permettant d’approvisionner la ville. De plus, alors qu’aujourd’hui en espagnol les termes « ciudad » et « urbe » sont des synonymes, il n’en fut pas toujours le cas : « civitas » désignaient les personnes qui vivaient dans une « urbs » soit l’ensemble d’édifices, de rues… Ainsi, déjà à l’époque :

« El campo no era parte de la civilización »

« L’Espagne vide » ?

De nos jours l’Europe est plutôt homogène et très peuplée alors voyager dans l’Espagne rurale représente toute une expérience ! (p. 33)

Plus clairement, de quelle « Espagne vide » parle-t-on ? Toujours avec le souci du détail et de l’exactitude, Sergio del Molino tente de délimiter, cartographier l’Espagne rurale (p. 37-38) :

  • il n’y a pas d’accès à la mer
  • c’est l’Espagne de l’intérieur
  • Aragon, La Rioja, Castille et Léon, Castille-La Manche, Estrémadure
  • en prenant en compte une petite partie de l’Andalousie, la Galice, les Asturies… donc les pourtours de cette zone intérieur espagnole

Avec l’appui de nombreux chiffres, l’auteur compare la densité de population espagnole en ville et à la campagne mais aussi par rapport à d’autres pays européens (p. 39). D’ailleurs, un village espagnol ressemble-t-il à autre village européen ? Pas vraiment selon l’auteur :

« Un pueblo francés, uno belga, uno alemán e incluso uno italiano del norte se parecen mucho más entre sí de lo que se parecen a un pueblo español. » (p.43)

Les autres villages européens auraient pour caractéristiques :

  • d’être nombreux
  • d’être géographiquement proche les uns des autres parfois même sans aucune délimitation physique
  • d’abriter une population de tous les âges
  • la présence de petites exploitations fermières où les paysans vendent leur petite production en direct, ce qui n’existe plus en Espagne car les exploitations sont devenues grandes, intensives et produisent pour des chaînes de distribution ou exportent leur production.

Misère rurale

Sergio del Molino nous explique également comment sont construits les villages espagnols (p. 44) et de préciser que :

« la diferencia de España con respecto a otros países del entorno es que, cuando este círculo de declive rural se agravó en las décadas de 1950 y 1960, el campo español partía ya de una situación calamitosa, con mucho desventaja con respecto a las zonas rurales de Francia o Alemania. » (p. 46)

En effet, les paysans espagnols vivaient dans une misère incroyable pour l’Europe du XXe siècle donc les villages espagnols ont plus facilement connu l’exode.

Enfin, un grand passage évoque Luis Buñuel et son documentaire « Las Hurdes » qui dénonce cette même misère. Un film qui a marqué le jeune cinéaste d’alors et dont il est fait mention est « Sombras blancas en los mares del sur » du réalisateur américain W.S. Van Dyke qui pointe déjà l’industrialisation (p. 101-118).

Thème 3 – Exode rural

Afin de partir sur des bases communes de compréhension, Sergio del Molino nous propose dès les premières pages sa définition de ce qu’il appelle la « España vacía » :

« Hay dos Españas, pero que no son las de Machado. Hay una España urbana y europea […] y una España interior y despoblada, que he llamado España vacía. La comunicación entre ambas ha sido y es difícil […] Y, sin embargo, la España urbana no se entiende sin la vacía. Los fantasmas de la segunda están en las casas de la primera. » (p. 16)

L’hémorragie

Parmi les passages importants sur l’exode rural, l’auteur évoque largement le célèbre film « Surcos » [1] (José Antonio Nieves Conde, 1951) dans lequel une famille pauvre fuit la campagne pour arriver à Madrid, dans le quartier de Lavapiés (p. 56-59).

Une autre référence importante de Sergio del Molino est celle du livre La lluvia amarilla (1988, Julio Llamazares) où est relatée l’histoire d’un village qui se meurt car il n’y a plus d’habitants. La question alors posée est la suivante : peut-on encore parler de village s’il n’y a plus personne qui y vit ?

La lluvia amarilla connut un remarquable succès à sa sortie car de nombreux Espagnols se souvenaient avec nostalgie de l’Espagne rurale (p. 74), sentiment que l’auteur analyse comme une forme d’expression de la peur ressentie :

« la nostalgia es una expresión suave y resignada del miedo. » (p. 76)

Preuve que l’exode rural a été fort, telle une véritable hémorragie démographique, on retrouve parmi les références de l’auteur, l’existence du  Centro de Estudios sobre la Despoblación y el Desarrollo de las Areas Rurales [2].

Aujourd’hui, tout les ruraux sont partis ou bien partent à la ville alors cette dernière tente d’augmenter ses capacités d’accueil et semble s’étendre infiniment… :

« Siempre se oye alguna obra, como si la ciudad se negara a declararse acabada. » (en parlant de Madrid) (p. 253)

L’urbanisation de Madrid fut d’ailleurs fulgurante puisqu’en seulement trente ans (de 1955 à 1985 environ), la ville a pris un tout autre visage (p. 62). Même tendance pour Barcelone, Bilbao ainsi que les villes moyennes, dans une moindre mesure cependant.

Et demain ?

Enfin, Sergio del Molino ne croit pas que le dépeuplement des campagnes ne change un jour ni ne soit un sujet politique réellement à l’ordre du jour mais il reste malgré tout optimiste quant à l’idée d’imaginer un moyen de vivre ensemble en prenant en compte les différences démographiques et sentimentales.

En effet, le peuple espagnol a déjà su démontrer son courage, sa patience pour faire perdurer la démocratie et appuyer sa volonté de changement en mettant fin à la dictature de Franco. Maintenant, ce peuple doit agir contre le phénomène de dépeuplement rural. Il s’agit donc là d’un appel à l’action, au sursaut (p. 256-257).

Etrangement [3], dans une interview accordée à ElDiario [4], l’auteur affiche au contraire son pessimisme face à ce problème et pense que personne n’a la réponse pour le résoudre… Selon lui, l’intégration de la campagne à la ville au sein de la nation espagnole n’a pas été réussie.

L’extrait de phrase suivant résume bien ces passages sur l’exode rural et par extension l’ambition démonstrative du livre :

« la relación que el país lleno ha tenido con el país vacío » (p. 100)

Thème 4 – Economie et ruralité

Dans son premier volume du Capital, Karl Marx explique que le processus d’accumulation de capital marque le triomphe de la ville sur la campagne (p. 27).

De fait, l’argent devient le « nerf de la guerre » pour les campagnes. En 1986, lorsque l’Espagne intégra l’Union Européenne et bénéficia d’aides économiques, les ruraux espagnols manifestèrent leur mécontentement de se voir délaissés, ne voyant rien venir pour améliorer leur sort (p. 49). Différentes initiatives espagnoles furent donc prises pour pallier à cet « oubli » et soutenir l’Espagne rurale (p. 49-51).

Tourisme de folkore

De nos jours, l’Espagne rurale s’adonne au folklore à outrance pour attirer les touristes. On appréhende bien la nouvelle place prépondérante accordée au tourisme par la création des fameux Paradors et du ministère de tourisme, deux entités fondées sous le régime de Franco.

« El pasado literario y estilizado se ha convertido en la mayor promesa de futuro en muchas zonas de la España vacía. » (p. 160)

Ainsi, cette Espagne rurale conserve minutieusement ses mythes car l’économie du village repose sur ceux-ci. L’exemple de Don Quichotte est donné (p. 161). Notons l’amusant parallèle effectué entre l’imaginaire engendré par cette œuvre et la série « X-Files » (p. 163) dont le leitmotiv était « I want to believe » [5]. En effet, les habitants des villages, à l’égal des fans de cette série, veulent croire mordicus à leurs mythes qui sont, en outre, une manne financière aux retombées importantes. Ainsi, faute de mieux, faute de vision d’avenir, « l’Espagne vide » s’attache au passé.

Encore finement brodé, le lien s’opère avec une vision critique du tourisme rural qui conduirait soit à proposer un passé exagéré voire réinventé soit à devenir la proie des investisseurs étrangers (p. 215-216) quand il n’y a pas du tout de passé à mettre en avant. Un autre point noir mis en exergue est le passage éclair des touristes qui ne viennent que pour quelques heures, le temps d’un restaurant ou d’une promenade puis… repartent.

Thème 5 – Politique et ruralité

Les parties abordant la politique sont légion dans La España vacía de Sergio del Molino. Il rappelle que c’est dans les campagnes que Franco eut ses premiers grands soutiens afin de « rendre la dignité » de l’Espagne rurale que la modernité et le libéralisme avaient mis de côté. D’ailleurs, en prenant le pour moins étonnant exemple d’Hitler qui détestait Berlin, l’auteur explique que le nationalisme n’a jamais aimé les grandes villes (p. 32).

Et Sergio del Molino de remémorer que la Révolution Française (p. 26) conduisit à la suppression de la toponymie traditionnelle pour lui préférer la création des départements.

Vote rural

Aussi laissée pour compte qu’elle puisse être, il n’empêche que la ruralité possède elle aussi le droit de vote ! Le vote rural est une sorte de « vengeance » des campagnes car l’arrivée de la démocratie leur a donné un poids électoral important par la Constitution de 1978. Les votes de la campagne sont en effet sur-représentés afin de compenser la faiblesse économique et sociale. En revanche, dans les grandes villes le nombre de sièges reste proportionnel au nombre de voix (p. 63).

Une belle illustration du précieux vote rural se trouve symbolisée dans le roman El disputado voto del señor Cayo (Miguel Delibes) où l’on constate avec évidence le gouffre qui sépare les modes de vie et de pensée entre la ville et la campagne. En outre, le parti politique représenté par les personnages ne se préoccupe pas véritablement des ruraux, il n’est intéressé que par leur décision de vote. A la conclusion de cette œuvre, les citadins se rendent compte que le mode de vie rural est le plus naturel et possède des atouts qu’ils n’avaient pas mesuré auparavant. Au contraire, le mode de vie urbain modifie les comportements de ses habitants (p. 68).

Retour à la réalité. Lors de l’arrivée du politicien Manuel Fraga parmi les franquistes, ce dernier visita Las Hurdes car le régime souhaitait « sauver » l’Espagne rurale (p. 119). En 1998, le roi d’Espagne, Juan Carlos fit également cette visite (p. 122), preuve que Las Hurdes est tout un symbole de la ruralité espagnole ! Et quand on sait que Las Hurdes est évoquée dans El disputado voto del señor Cayo, la boucle est bouclée [6].

Carlisme

A partir du portrait de l’animateur de radio Joaquín Luquin, né en Navarre, Sergio del Molino nous mène à l’évocation du carlisme en Navarre et plus largement en Espagne (p. 195-218) : Francisco Tadeo Calomarde par exemple, influent de la cour de Carlos IV (Charles IV d’Espagne) avait des origines modestes, campagnardes (famille de cultivateurs) et ce sont aussi des profils comme le sien qui furent présents dès le début du carlisme.

Le carlisme était en quelque sorte la vengeance d’une Espagne qui commençait à se vider sur une Espagne qui commençait à se remplir (p. 201). Il est significatif que le carlisme n’ait existé que dans les villages (à part à Pampelune) car il était devenu une culture politique rurale avec des valeurs traditionnelles et catholiques. Depuis Madrid, le carlisme est perçu comme quelque chose de paysan, campagnard.

S’ensuit un questionnement sur le carlisme véritable ou non de Ramón del Valle-Inclán. Pour cela, l’auteur nous explicite la biographie de Ciro Bayo (p. 205-206), considéré comme un bohème mais aussi ami de Valle-Inclán : né en 1859, aux origines familiales peu claires. Carliste actif, emprisonné, érudit et autodidacte, il écrivit plusieurs ouvrages sur ses voyages (Espagne, Amérique latine). Aimant la campagne et se reconnaissant dans le carlisme, il s’engagea dès son plus jeune âge dans la lutte active. Aussi bien avec Valle del Inclán qu’avec Ciro Bayo, Sergio del Molino en profite pour démolir le cliché selon lequel être carliste serait synonyme d’être ignorant.

A vrai dire, bien que le but ait été de conquérir tout le pays, le carlisme n’était implanté que dans les campagnes car il n’avait pas réussi à triompher dans les villes (p. 207). Malgré tout, le carlisme permit d’élaborer une bonne partie de la rhétorique des nationalismes catalan et basque (p. 209).

Traditionalisme

Aujourd’hui encore, le nom des parlements régionaux, créés grâce à la constitution des autonomies en 1982, est hérité d’un certain traditionalisme (« Generalitat », « Diputación General », etc.) alors qu’aucun autre pays d’Europe n’a fait ce choix pour donner un nom à ses organismes de gouvernement (p. 210).

Sergio del Molino livre une critique du concept de tradition qu’il voit comme un mensonge partagé avec une foi presque religieuse, comme savait le faire le carlisme (p. 218). Fait révélateur de l’importance de la tradition, l’ancien maire de Madrid, Enrique Tierno Galván, affirma être lui aussi venu de la campagne alors que… ce n’était pas le cas. Son but était seulement de gagner des électeurs, nombreux à être originaires des villages (p. 222-223).

Aujourd’hui, un nouveau patriotisme est présent chez les générations nées en ville mais dont les parents et/ou grands-parents vinrent à l’époque de la campagne. On assiste donc à une reconstruction d’une identité à partir d’un passé (p. 227-228).

Thème 6 – Culture en ruralité

La culture a-t-elle droit de cité dans « l’Espagne vide » ? Vaut-elle la peine qu’on s’y intéresse seulement ? Première remarque : souvent, les auteurs d’ouvrages (romans en particulier) sur la ruralité en sont eux-mêmes natifs ou originaires, bien qu’ils vivent aujourd’hui dans les grandes villes.

Le mythe de Las Hurdes

Pour répondre à ces interrogations, Sergio del Molino cite la visite de Miguel de Unamuno à Las Hurdes en 1914 accompagné de Maurice Legendre (grand hispaniste et géographe français). Las Hurdes était alors considérée par les Espagnols comme une bourgade exempte de livre, de culture, où vivent des hommes à la limite de la sauvagerie (p. 112). Or, Unamuno fut agréablement surpris de constater que ce n’était pas du tout le cas et qu’il ne s’agissait là que d’une légende, d’un simple mythe qui pesait sur Las Hurdes. D’ailleurs (p. 117), Maurice Legendre écrivit par la suite un ouvrage dont le titre est : Las Hurdes.

La ILE

Comment examiner la place de la culture en ruralité sans aborder l’aspect éducatif ? Le chapitre « Marineros del entusiasmo » met à ce propos en lumière sur cinq pages (p. 133-149) le rôle fondamental de la Institución Libre de Enseñanza (grâce à son fondateur Francisco Giner de los Ríos et notamment Manuel Bartolomé Cossío, l’un de ses élèves) dont l’idée était non seulement que les artistes découvrent la vie à la campagne, la nature mais aussi qu’ils amènent la culture dans les villages. Le tout mêlant donc nature et culture. Apporter la culture dans les campagnes plus précisément par la poésie, le théâtre, la musique, la peinture, le cinéma… et transmettre, enseigner, non pas par l’intermédiaire de professeurs mais par les artistes eux-mêmes. Malraux [7] vantait les mérites du contact direct avec les œuvres, ici l’idée prend un cran au-dessus.

Un pont est dressé entre les objectifs de la ILE et Miguel de Unamuno (Por tierras de Portugal y de España, 1911) pour qui connaître la ruralité espagnole c’est apprendre à aimer son pays :

« No, no ha sido en libros, no ha sido en literatos donde he aprendido a querer a mi patria: ha sido recorriéndola, ha sido visitando devotamente sus rincones. » (p. 138)

En outre, la ILE servit d’aide auxiliaire aux instituteurs et créa des bibliothèques grâce à des dons de livres sélectionnés pour leur intérêt pédagogique. Le but ayant été de donner le goût de la lecture dès le plus jeune âge si possible mais aussi l’insuffler chez les adultes.

Cependant, Sergio del Molino porte un regard critique sur la pérennité du résultat obtenu par les sorties de la Institución Libre de Enseñanza : que restait-il après son passage dans les villages ? (p. 145-146). Un début de réponse est que les missions pédagogiques de la ILE étaient un laboratoire et un projet de transformation sociale à long terme (p. 148).

« El impacto rural de las misiones es anecdótico, pero el símbolo es enorme y se ha pegado al ideal democrático de la República. Su espíritu está detrás de todas las aproximaciones que se han hecho a la escuela rural. Y persiste hoy. » (p. 149)

Langues vernaculaires

« Hoy, el provenzal es un fósil linguïstico, como lo son el bretón, el occitano del oeste y los variantes franceses del vasco y el catalán. » (p. 211)

Dans cet extrait, Sergio del Molino évoque l’extinction des langues régionales en précisant qu’elles furent la langue vernaculaire des paysans, non des bourgeois. Le carlisme, lui, exaltait ces langues. Dans la même idée, il faut noter l’enthousiasme des populations, en particulier les séniors, à l’arrivée des chaînes de télévision autonomiques en langue régionale (Canal 9 à Valence). Enfin on les informait dans leur langue de tous les jours.

Détour en Amérique latine

En Argentine, la question de la rivalité ville/campagne est très vive (Buenos Aires versus la pampa) mais il est un genre musical qui réussit à rassembler aussi bien des citadins que des gauchos : le tango. Voilà un joli melting-pot de toutes les cultures, qu’elles viennent d’Amérique latine, d’Europe, des Etats-Unis, des peuples indiens natifs…

Finalement, il est amusant de constater que pour décrire l’Espagne rurale, « l’Espagne vide », tant laissée à l’abandon au niveau culturel, Sergio del Molino use à profusion de… références culturelles.

Thème 7 – Imaginaire rural et nostalgie

La ruralité idéalisée

Qu’est-ce que signifie vivre à la campagne ? Quel mode de vie y trouve-t-on ? La référence au mythe de « beatus ille » nous fait l’éloge de la vie simple et altruiste de la campagne en comparaison à la vie citadine.
Cette vision romantique et « exotique » pour un lectorat urbain (p. 155) peut se lire au travers des écrits du poète espagnol du XIXe siècle Gustavo Adolfo Bécquer dans le journal El Contemporáneo, après avoir parcouru l’Espagne rurale.

Au demeurant, qu’elle ait été visitée ou… non (!) l’Espagne fut une source d’inspiration pour beaucoup d’écrivains au XIXe siècle (« los románticos ») : Carmen de Prosper Mérimée, Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, Hernani de Victor Hugo… (p. 167). Ainsi, de nombreuses œuvres de l’époque relatèrent une réalité totalement fausse, idéalisée, folklorisée.

Stéréotypes négatifs

Sergio del Molino parcourt aussi les mythes négatifs de l’Espagne rurale : c’est l’Espagne noire et criminelle, pauvre, abrutie, sèche, moche et réactionnaire (p. 81).

Marquante est la mésaventure de Théophile Gautier qui après être allé en Espagne et en avoir tiré le roman Voyage en Espagne (1843) se rendit compte que la traduction en espagnol proposée par Enrique de Mosa (1878-1929) était agrémentée de dédain envers la ruralité espagnole, un sentiment commun à l’époque (p. 171).

Une autre référence littéraire est celle de Don Quichotte de La Manche qui fut et reste tellement prépondérante, sacralisée même, que tout le monde, en Espagne et au-delà, a pris ces images de Castille-La Manche pour véridiques jusqu’à les transposer en emblème de toute l’Espagne : paysages ruraux secs, sans arbres et mauvaise opinion des paysans espagnols qui seraient un peu comme le personnage de Maritorne (« Maritornes » en espagnol). Or, Cervantes est un peu comme Molière lorsqu’il s’agit d’assigner un certain cynisme à ses personnages (Précieuses ridicules, Le misanthrope, Tartuffe…). La différence est que là où Molière saupoudre le tout d’ironie et d’humour, Cervantes est sans pitié pour ses personnages (p. 180).

Le concept de paysage

C’est à nouveau avec finesse que Sergio del Molino nous amène à considérer un autre aspect : quid du paysage espagnol ? Le concept de paysage est une abstraction inventée. Azorín et Llamazares sont les grands inventeurs du paysage espagnol, à cent ans d’écart pourtant : 1905 et 2015. Pour Azorín, le paysage, dur, fait les hommes et non l’inverse (p. 182). Sergio del Molino note d’ailleurs toute la littérature du dépeuplement qui émerge à partir des années 1960 (p. 187) en ajoutant qu’on ne peut comprendre le paysage espagnol sans cette littérature dédiée à ce thème car :

« el paisaje […] es una invención. El paisaje es literatura. » (p. 189)

Ces œuvres phares sont tellement ancrées dans la culture espagnole (télévision, cinéma…) que c’est comme si tout le monde les avait lues (l’auteur y compris le confesse) (p. 189).>

De plus, les Espagnols ont toujours eu un problème avec leur paysage, dur et ingrat selon eux alors que pour les autres pays européens le paysage est comme un grand parc. Alors leur seule envie ? Le fuir.

« Frente al deseo de volver que impregna la literatura de Proust, los españoles tienen el deseo de huir. » (p. 190)

World music

Connaissez-vous l’histoire de Cristóbal Repetto ? Il s’agit d’un fameux chanteur qui eut même le privilège d’enregistrer avec la Deutsche Grammophon. Malgré son succès, l’artiste a préféré retourner vivre dans la pampa argentine et rechercher sa vérité pure de la tradition. Cet anti-urbain (p. 233-236) fait écho à toute une génération née dans les années 1970-1980 qui comme celle des années 1940-1950 (Jack Kerouac) recherche l’essence de sa culture natale (p. 236).

Il semble qu’aucun art n’échappe à Sergio del Molino puisqu’il propose aussi une vision critique de la catégorisation musicale « world music » qui instille un relent colonial. Aujourd’hui, ce sont des Blancs anti-urbains de la nouvelle génération qui jouent de la « world music ». Ces jeunes veulent retisser le lien avec leurs racines culturelles contre la mondialisation, l’homogénéisation des modes, des cultures. Ils fuient donc la ville pour la campagne (p. 238).

Reconstruire la tradition, fuir la complexe modernité

Partout et à toutes les époques on a souhaité reconstruire ou sublimer la tradition mais elle n’a jamais été autant applaudie que de nos jours, on trouve même « un dandismo ruralizante » (p. 238). Combien sont d’ailleurs les écrivains de la génération des années 1970-1980 qui écrivent sur leurs racines campagnardes, lointaines ou non (p. 239-244) ? Auparavant, vue et contée par des écrivains extérieurs à l’Espagne, d’où des distorsions voire des caricatures (p. 251), c’est malheureusement à l’heure où l’Espagne rurale est en voie d’extinction que les écrivains se saisissent de ce thème. La poésie n’est pas en reste puisque des poètes émergent également de cette nouvelle vague, comme Hasier Larretxea (p.243) ou Vidal Valicourt :

« Las agencias inmobiliarias venden silencio como valor añadido. » (p. 243)

Ainsi, dans le contexte actuel de nos villes surpeuplées et bruyantes, le silence vaut de l’or. Un besoin de retour à la simplicité, à l’essentiel est affirmé pour se retrouver soi-même et cela passe par la nécessité ressentie de fuir la ville. C’est le message de Seré un anciano hermoso en un gran país de Manuel Astur (p. 244).

Pour prendre un exemple télévisé au succès considérable, dans la série « Cuéntame cómo paso » (p. 245) on retrouve à la fois la génération qui vécut l’exode rural et la nouvelle génération qui aime retourner dans le village familial, Sagrillas, pour s’y ressourcer.

Pourquoi partir de la ville ? Nous vivons dans un monde globalisé où tout est homogène, identique d’un pays à l’autre, où la société de consommation règne en maître, où tout est fugace, où les repères de la religion sont en perte de vitesse, où ni la conscience de classe ni l’identification politique, ni la famille permettent d’avoir des repères alors les nouvelles générations (les « viejóvenes ») les recherchent dans le passé (p. 247).

Et même si l’Espagne rurale d’autrefois n’existe plus, on veut garder bien vivant son souvenir qui semble plus fort et solide que l’Espagne urbaine d’aujourd’hui, en proie, harcelée par les autres patries (p. 251).

« La España de la que proceden millones de españoles ya no existe. Puede decirse que el país se ha refundado. » (p. 256)

D’ailleurs [8], ces invocations de la nouvelle génération à la ruralité existe aussi ailleurs en Europe, dont en France où le mouvement est suivi à la fois par des néo-ruraux « bo-bo » et d’autres moins fortunés qui trouvent dans la simplicité du quotidien un moyen d’échapper, de survivre (!) à la cherté de la vie actuelle et de vivre comme ils l’entendent, loin des diktats consuméristes.

Quelle réalité ?

« L’Espagne vide » est-elle vraiment telle que décrite par l’auteur ? L’histoire n’est pas un continuum temporel (Walter Benjamin) et il s’avère bien difficile de démêler la réalité parmi les illusions comme l’est le Club Silencio ouvert à Paris, inspiré du film « Mulholland Drive » de David Lynch.

D’ailleurs, Sergio del Molino explique que c’est bien de cela, capter modestement le silencieux réel enfoui sous le bruit des illusions que cet essai La España vacía traite, comme presque tous ses livres. Et pour écrire sur ce sujet, il a paradoxalement besoin du bruit (p. 255) car c’est ce qui le positionne au même niveau que ses compatriotes.

Addenda

Les lecteurs français auront la surprise de lire quelques références françaises :

  • La Révolution Française (p. 26) lorsqu’il s’agit de supprimer la toponymie traditionnelle qui a mené à la création des départements.
  • Michel Houellebecq et son livre El mapa y el territorio (p. 52).
  • Les langues anciennes qui se meurent en France aussi :

« Hoy, el provenzal es un fósil lingüístico, como lo son el bretón, el occitano del oeste y los variantes franceses del vasco y el catalán. » (p. 211)

Au travers des entretiens, Sergio del Molino déclare que l’Espagne en tant que nation n’a pas d’histoire : il y eut le franquisme puis la démocratie mais celle-ci n’a pas (encore ?) réussi à récupérer, à se réapproprier l’histoire nationale, le sentiment national que le franquisme a usurpé [9].

La différence entre l’Espagne et les autres pays, ajoute-t-il, est que les Espagnols ont fait du « cambroussard » (« paletismo ») une marque de leur condition nationale. Pour finir, le déséquilibre entre l’Espagne rurale et l’Espagne urbanisée a affecté la manière de comprendre le pays [10], comme le démontre le livre La España vacía.


⬆︎ Note [1] : En français le film a pris le titre de « Déracinés ». A noter que le film fut nominé pour le Grand Prix du Festival de Cannes 1952.

⬆︎ Note [2] : En français : Centre d’Etudes sur le dépeuplement et le Développement des Aires Rurales.

⬆︎ Note [3] : Note personnelle.

⬆︎ Note [4] : MARIO S. ARSENAL. « Sergio del Molino: « Un país sin relato no es un país » » [en ligne]. ElDiario.es, 11/04/2016. Disponible sur : https://www.eldiario.es/cultura/libros/Sergio-Molino-pais-relato_0_504299662.html (consulté le 07/05/2018).

⬆︎ Note [5] : « Je veux y croire », en français.

⬆︎ Note [6] : Note personnelle.

⬆︎ Note [7] : Note personnelle.

⬆︎ Note [8] : Note personnelle.

⬆︎ Note [9] : MARIO S. ARSENAL. « Sergio del Molino: « Un país sin relato no es un país » » [en ligne]. ElDiario.es, 11/04/2016. Disponible sur : https://www.eldiario.es/cultura/libros/Sergio-Molino-pais-relato_0_504299662.html (consulté le 07/05/2018).

⬆︎ Note [10] : SERGIO DEL MOLINO. « La España rural es importante para saber quiénes somos » [en ligne]. Cadena Ser, 25/07/2016. Disponible sur : http://cadenaser.com/programa/2016/07/25/hoy_por_hoy/1469431346_666860.html (consulté le 07/05/2018).