Juan Goytisolo et les « Campos de Níjar »

La présente fiche de lecture aborde le livre Campos de Níjar de Juan Goytisolo. A l’heure où ces lignes sont écrites (juillet 2018), il n’existe pas de traduction en français.

Dans ce récit daté de 1959, Juan Goytisolo est à la fois l’auteur, narrateur et protagoniste des faits. Il a en effet réellement effectué ce voyage vers Níjar.

Après un rapide résumé des chapitres du livre, vous trouverez je vous propose une analyse thématique. A noter que le tout est également disponible sous format ebook.

"Campos de Níjar", Juan Goytisolo, Galaxia Gutenberg
« Campos de Níjar », Juan Goytisolo, Galaxia Gutenberg

Résumé par chapitre

Chapitre I

Le narrateur-auteur se souvient de sa première visite à Almería lorsque régnaient violence et pauvreté (p. 7). A présent, à la gare routière d’Almería il attend le prochain car puisque celui qu’il souhaitait vient de partir. Il entre alors dans un bar pour patienter. Un homme engage la conversation mais le narrateur esquive l’échange.

Chapitre II

Trajet en car Almería – El Alquíar. La route empruntée est de mauvaise qualité. Un homme engage encore la conversation avec le narrateur mais ce dernier est peu loquace. L’homme a travaillé à Barcelone (ville d’où provient Juan Goytisolo) et regrette le temps où il y vivait. Cet homme explique les caractéristiques et particularités des paysages traversés (agriculture, géographie). Ces paysages sont désertiques et plein de désolation.

Le narrateur descend à El Alquíar. On nous décrit beaucoup la végétation. Un chauffeur de camion le prend en stop au bord de la route. Il est jeune, sympathique et se rend à Rodelquía, destination que le narrateur accepte de suivre.

Le chauffeur emmène le narrateur voir la fameuse mine d’or de Rodalquilar que même Franco est venu rendre visite, comme l’indiquent les inscriptions sur les murs et le bon état de la route… (p. 17-18). Ils croisent la Guardia Civil et le narrateur est obligé de se cacher car transporter des auto-stoppeurs est répressible (amende) (p. 18-19).

Arrivés à Rodalquilar, ils se séparent. Le narrateur va manger dans une auberge. Des jeunes filles s’y trouvent, des citadines. Ce sont les maîtresses d’école qui sont obligées, pour leur première affectation, de rester plusieurs années dans les campagnes avant de pouvoir rejoindre Madrid. On apprend que celles qui peuvent se font remplacer (moyennant finance) mais les autres doivent attendre.

Chapitre III

Un habitant se propose d’emmener le narrateur jusqu’à Níjar. Il est chauffeur pour les employés de la mine d’or. Le narrateur se trouve alors embarqué à l’arrière d’un camion où il fait très chaud. Le voyage est inconfortable aussi car il y a peu de place (ils sont « serrés comme des sardines ») et que la route est en mauvais état.

Les autres hommes sont sales, mal rasés, chemise et pantalon rapiécés, une corde en guise de ceinture parfois. Ils ont pour tout bagage une gamelle et une besace.

Durant le trajet les hommes chantent. Les chansons sont empreintes de tristesse, mélancolie (amour lointain, perdu, solitude, abandon…) (p. 29). On parle aussi gastronomie locale à la vue de lézards : les villageois de la région d’Almería, comme ceux des villages de Catalogne, les cuisinent.

Le narrateur descend à Los Pipaces, d’où il restera 4 km à parcourir à pied, avec d’autres compagnons du camion. Il visite des puits qui serviront à développer l’agriculture et l’économie.

Le narrateur retrouve ensuite les autres à la borne kilométrique et reprend la route (p. 35).

Chapitre IV

Arrivée de Juan Goytisolo à Níjar. La végétation est ici encore pleinement mentionnée (« frutales y almendros », « olivares », p. 37). Le narrateur nous décrit la vie des fermiers qui doivent se contenter de vendre « lo que tienen » (p. 37) au marché à plusieurs kilomètres de là, tous les samedis. Ces habitants sont isolés.

La famille rencontrée sur le chemin compte beaucoup d’enfants (quatre).

Dans ce chapitre, une nouvelle fois, on parle de l’argent public mal utilisé :

« una avenida monumental, alquitranada y con jardines », « hilera de farolas plateadas rematadas con tubos de neón. » (p. 41-42)

La tristesse règne avec par exemple ces portraits de famille « monótonos y tristes » (p. 45)

Chapitre V

Levé trop tard, l’auteur a manqué le car et se fait réprimander par la villageoise qui l’héberge. Le narrateur reprend la route à pied vers Cabo de Gata.

Sur la route, le narrateur rencontre, après une marche sous le soleil écrasant, une voiture en panne dont le propriétaire est français, de Paris (Juan Goytisolo aussi y vit à cette époque). Il a besoin d’eau pour le réservoir de la voiture. Au bord du talus, un homme, espagnol, celui que le narrateur a déjà croisé au marché et qui vendait des figues de Barbarie. Dans la voiture se trouve la femme du Français, hautaine et qui ne daigne même pas sortir de l’automobile malgré la chaleur.

L’homme espagnol indique, à l’aide du narrateur qui le traduit, le point d’eau le plus proche. Une fois cela fait, l’homme et le narrateur continuent la route ensemble, à pied, sous la chaleur. Ils discutent des enfants de l’homme, de sa femme malade (il espère gagner de l’argent par la vente des figues de Barbarie) et, affamés, finissent par manger les fruits ensemble.

L’homme, au lieu de lui vendre, offre gracieusement en partage ses figues de Barbarie à Juan Goytisolo. Ce dernier souhaite les lui payer mais l’homme s’y refuse et préfère plutôt lui demander formellement l’aumône :

« Los chumbos no valen nada. Déjeme pedirle como los otros. […] El viejo alarga la mano y dice : « – Una caridad por amor de Dios. » »

Chapitre VI

Le narrateur est toujours en train de marcher, sur la route, seul, depuis 1h30 sans avoir croisé âme qui vive. Il commence à fatiguer. Enfin, Juan Goytisolo croise un homme.

La présence de la religion et la fierté du passé historique du village se dégagent dans les paroles de l’homme (p. 61). Cet homme s’appelle Feliciano, il est veuf, père de quatre enfants. Il déplore le grand nombre d’accidents sur cette route.

Le narrateur évoque l’intérêt des Espagnols pour l’ironie macabre :

« ironía macabre llena de alusiones a la pobreza y a la muerte », p. 63

« Feliciano pertenece a esa España esperpento que retratara Goya y Valle Inclán » (p. 63)

D’ailleurs, l’hebdomadaire El caso (p. 63) est un succès éditorial de l’époque.

Le narrateur et Feliciano sont arrivés à Torre Marcelo, leurs routes se séparent. Nous poursuivons jusqu’à Cabo de Gata. Ce village paraît riche car on y voit des animaux, de la paille à foison, etc. (p. 64)

C’est non sans peine que Juan Goytisolo arrive à San Miguel de Cabo de Gata (p. 64). Le paysage paraît sans vie, malgré la plage et les bateaux. Il se dirige vers une auberge (« fonda »), commande de quoi boire et manger puis discute avec deux hommes, d’autres « étrangers » puisque de Carthagène (Cartagena) et Alicante. La conversation dure un bon moment. Ensuite,

« la carretera me orienta por las marismas » (p. 69)

Le narrateur arrive au phare de la Testa del Cabo, « uno de los más hermosos del mundo, sin duda » (p. 70).

Alors que le site est très beau, on apprend que le tourisme est faible ici (p. 70). De nos jours, Cabo de Gata est devenu un point d’intérêt touristique important et Juan Goytisolo, dans les années 50 le pressentait donc déjà ! Des Suédois se sont installés il y a quelques mois, une famille qui ne parle ni anglais, ni français ni italien nous précise-t-on, d’où une communication impossible (« la comunicación es imposible », p. 71).

Chapitre VII

On commence par la description du paysage : aride, sauvage, façonné par les conditions climatiques et d’une extrême beauté naturelle (p. 73). Le tourisme est encore rare ici, il est l’affaire des riches étrangers (français, américains) ou de marginaux. A cette époque, la route côtière n’est pas terminée alors il faut revenir vers les terres pour atteindre certains villages (p. 73).

On assiste une nouvelle fois à l’amabilité des ruraux espagnols, l’entre-aide. Il faut dire qu’ils se connaissent tous, c’est en tout cas ce qui semble ressortir :

« Dígale que es usté amigo de Gabrié, el de la fonda, y te llevará a Boca de los Frailes. »

On apprend qu’il fut un temps où la région était prospère grâce à l’exploitation de mines de plomb, maintenant abandonnées (p. 77). A l’époque du récit déjà, les ruraux doivent émigrer « para buscar los garbanzos ».

Juan Goytisolo et son accompagnateur du moment, Argimiro, se séparent. Nous passons Boca de los Frailes puis Pozo de los Frailes, où se trouve une école, p. 78-79.

Chapitre VIII

Une voiture prend le narrateur en stop. La conversation mentionne le prix de l’immobilier, presque donné (3000 pesetas permettent d’acquérir une maison de pêcheurs) à cause de l’émigration et l’avenir immobilier et touristique est encore évoqué.

La province accuse un réel retard (« mi vecino me habla del retraso de la provincia », p. 84) et on comprend qu’il existe un différentiel nord/sud, Catalogne/Andalousie, concernant le rapport à l’argent.

Tout le paysage semble à l’abandon, en ruines et l’ambiance est particulière :

« El pueblo irradia una belleza triste » (p. 91)

La santé dans les campagnes espagnoles est un problème qui sévit fortement à cette période (années 50-60) et s’accompagne de la dévotion religieuse, des prières (p. 96-97). Rappelons qu’au chapitre V déjà, le sort d’une femme malade était souligné.

Chapitre IX

L’auteur nous dresse un rapide historique d’Almeria depuis l’invasion musulmane (« Cuando Almería era Almería », p. 99) et démontre qu’elle a toujours été délaissée.

Puis, Juan Goytisolo se sépare de don Ambrosio (au croisement entre Níjar et Las Negras, p. 101), celui qui l’accompagnait ces derniers temps et lui fit découvrir les lieux et les habitants. Encore une route qui s’achève.

L’industrie du tourisme se réveillera plus tard, on le pressent déjà.

La mort n’est pas oubliée dans le récit de Juan Goytisolo qui croise une famille en deuil et un cimetière très sobre marqué par l’absence de décoration funéraire :

« es un cementerio tan desnudo como el paisaje que le circunda, sin flores, sin cruces, sin lápidas, en el que las tumbas se excavan en el mismo suelo y se reconocen por un simple montoncillo de piedras. En Las Negras, la muerte es también anónima. » (p. 107)

Le narrateur part ensuite assez abruptement (de mon point de vue), se sépare de Juan car un autre homme lui propose de l’emmener à moto afin de prendre le bus pour Carboneras.

Chapitre X

Notre narrateur prend le car qui fait la liaison Almería – Carboneras et en profite pour faire le bilan de ces… 3 jours (seulement !) de voyage, les rencontres effectuées, ce qu’il a vu ainsi que tout ce qu’il n’a pas vu (p. 109).

Il arrive à Carboneras et nous précise :

« En Almería, cuando se menciona Carboneras, la gente toca madera y se santigua. Supersticiosamente muchos evitan pronunciar el nombre y hablan del pueblo en perífrasis […] Ese sitio que no se puede decir » (p. 111)

Le car s’arrête et le narrateur se rend dans une taverne. Il discute avec les deux autres clients et boit, boit beaucoup.

Chapitre XI

36h après, Juan Goytisolo reprend la route vers Murcia (Murcie). Il retrouve la ville urbaine, ses habitudes et d’ailleurs… a pris le soin de se raser. Il achète les journaux très conservateurs et proches du régime franquiste de l’époque : ABC, El Yugo

Analyse thématique

Les hommes et la nature

On remarque cette constante focalisation sur la végétation, malingre (« canijos », p. 51, chapitre V) voire aride, dure, sur le climat (la chaleur insupportable (p. 51, chapitre V)), les intempéries et de la dépendance des hommes vis-à-vis de ces élements naturels.

L’évocation multiple des conditions climatiques difficiles exprime bien la pénibilité du quotidien et de la vie rurale en général.

La géographie est présentée dans toute sa désolation :

« El camino rastrea un terreno quebrado y desértico, de olivos esmirriados y raquíticos y paratas sembradas de chumbares. […] la vegetación desaparece. Todo es ocre, sin variedad alguna » (p. 103, chapitre IX)

Personnifiée, la nature montre ainsi sa position prédominante :

« El viento ahoga sus palabras. » (p. 91, chapitre VIII)

et met son empreinte sur le physique des hommes, soumis à elle :

« piel curtida por el sol » (p. 87, chapitre VIII)

« la luz le obliga a guiñar los ojos » (p. 91)

A travers certains passages (p. 75-76, chapitre VII), on entre dans les traditions du quotidien (agriculture, la manière dont se forment les couples). Par extension, tout le livre aborde l’aspect du quotidien dans les campagnes espagnoles. A la dureté du climat, correspond celle des conditions de vie qui en découlent et dont dépendent les paysans pour se nourrir.

« ¿Cúanto tiempo hace que no llueve?
– No sé, meses. » (p. 76)

D’ailleurs, l’agriculture conserve la période de jachère (p. 75, chapitre VII), marque que l’homme doit respecter le rythme de la nature pour sa propre survie.

L’eau est, par voie de conséquence, un souci permanent :

« La dramática invocación del paisaje: « MÁS ARBOLES, MÁS AGUA ». » (p. 16)

auquel semble répondre plus tard (chapitre V), cette phrase :

« un paisaje rudo, sin hombres, árboles, ni agua. » (p. 51)

Il s’agit d’un cercle vicieux puisque ces deux élements sont interdépendants.

A Los Pipaces (chapitre III), on essaye de maîtriser la nature : irrigation, ingéniosité, etc. D’ailleurs, c’est un maître d’œuvre de ces travaux qui effectue la visite des puits au narrateur (p. 32). A travers cela, la vigne et l’agriculture sont évoqués. On note ainsi une certaine l’interconnexion entre climat, économie et modernité.

En effet, par exemple, le climat devient plus clément lorsque Juan Goytisolo se dirige vers les marais (« El sol no castiga como antes y el viento es fresco »). Petit à petit, l’environnement, le paysage évolue, se modernise :

« Hay una iglesia gris de construcción reciente […] El aire huele como en las afueras de las grandes ciudades » (p. 69, chapitre VI)

Mais un autre village tout proche, La Fabriquilla, est au contraire :

« tan mísero y destartalado como los anteriores, con las calles infestadas de perros hambrientos y de niños que corren dando gritos y revuelcan en la aguacha. » (p. 69, chapitre VI)

Puis :

« Cuando subo el camino del faro, el paisaje sufre una transformación. La sierra se desploma verticalmente sobre el mar y las olas descarnan el acantilado con furia. » (p. 69-70)

Misère des campagnes espagnoles

Sans complaisance, l’auteur décrit la pauvreté, la misère, la désolation, l’isolement :

« Es un poblado mísero, asolado por los vendavales, cuyas casas crecen sin orden ni concierto, lo mismo que hongos. No hay calles, ni siquiera veredas que merezcan tal nombre. » (p. 86, chapitre VIII)

« Por la ventanilla observo un cortijo en ruinas […] Los jorfes […] parecen abandonados. » (p. 89, chapitre VIII)

Dans le chapitre V est montrée la grande faim dont souffrent les villageois espagnols, on peut quasiment parler de famine qui… se transforme en boulimie quand la nourriture apparaît.

Des enfants sont dans les ruelles, étonnés et excités par la présence d’un « étranger ». Certains sont « enteramente desnudos » (p. 80, chapitre VII) : la misère s’affiche clairement à travers ces mots. A San José (p. 80), le village est triste et accablé par la misère économique :

« Es un pueblo triste […]. Arruinado por la crisis minera […] encerrado en la evocación huera y enfermiza de su esplendor pretérito. El viajero que recorre sus calles siente una impresión de fatalismo y abandono. » (p. 80, chapitre VII)

« su aspecto asolado y ruinoso » (p. 104, chapitre IX)

L’Andalousie, une autre Afrique ?

L’Afrique, si loin et si proche à la fois. En traversant un village, on découvre des enfants à demi-nus et un personnage souligne :

« Parece África, ¿verdá? » (p. 17)

La comparaison avec l’Afrique est suggérée à plusieurs reprises dans le récit. Au chapitre IV, c’est l’aspect des maisons qui est pointé du doigt (p. 38).

« el paisaje se africaniza un tanto » (p. 59, chapitre VI)

« La imagen de África se impone otra vez al viajero. » (p. 64, chapitre VI)

« A la media hora escasa de camino se llega a Fernán Pérez […] le dan una fisonomía muy africana » (p. 102, chapitre IX)

Il apparaît donc que Juan Goytisolo assimile l’Afrique à l’extrême pauvreté qui serait similaire à celle que vivait l’Espagne rurale des années 50-60.

La famine sévit dans les campagnes espagnoles de l’époque et une famille se trouve obligée d’abattre une bourrique pour survivre (p. 57, chapitre V).

Cependant, la misère n’empêche pas la générosité :

« No se los he vendido. Se los he regalado. »

Dans le chapitre II, l’addition à l’auberge est ridicule, très faible, ce qui laisse comprendre que l’on ne gagne pas bien sa vie.

D’ailleurs, d’autres ne s’en sortent clairement pas du tout :

« si cruza usté las montañas y va por Carboneras…
– ¿Qué hay?
– Lagartos y piedras. Es lo más pobre de España. » (p.34, chapitre III)

L’Espagne est un pays pauvre et vu comme tel par les Français également (p. 52, chapitre V).

La Catalogne, cet Eldorado

La Catalogne est l’Eldorado économique des habitants de la région d’Almería (p. 15, p. 26) et le chauffeur pense que le narrateur, résidant à Barcelone, connaîtra forcément les personnes qu’il lui cite (référence aux habitudes de la campagne où tout le monde se connaît).

« Los catalanes somos un poco los americanos de aquellas tierras » (p. 26)

Isolement et solitude

Un premier élément qui permet de deviner l’isolement des villages est l’attitude des ruraux à son égard : à chaque fois qu’il entre dans une nouvelle campagne, on le considère avec curiosité (p. 65, chapitre VI).

Le thème de l’ennui dans les campagnes ressort également :

« – Sale usté a las diez de la noche y ya no ve una alma. Todo cerrado. » (p. 67, chapitre VI)

Un passage, un peu triste, du chapitre V, évoque la solitude en fin de vie et l’ironie de faire des enfants pour se retrouver finalement seul. On apprend aussi la mort d’un des enfants lors de la guerre civile espagnole.

Le tourisme, l’avenir ?

Dans les chapitres VI et VII, Juan Goytisolo nous fait part du tourisme, encore naissant, qui n’est que l’affaire d’une poignée de personnes. Nous ne sommes pas encore à l’Espagne du tourisme de masse qui adviendra quelques années plus tard et s’accompagnera du vif essor immobilier (chapitre VIII).

« El día en que hagan la dichosa carretera, las casas cuadruplicarán su valor. En verano podré alquilarlas a los turistas. » (p. 91, chapitre VIII)

Enfin, notons que tout au long du récit (chapitres II III, VII), sont présentes les références aux infrastructures routières : peu nombreuses, difficilement empruntables le cas échéant.

« La costa es magnífica. […] Lo que falta es un poco de empuje, un poco de propaganda. […] si hicieran la carretera » (p. 105, chapitre IX)

« Sus adrales son dos tablas de madera reforzadas con un álabe. » (p. 75, chapitre VII)

Le tourisme sera en outre dopé par l’arrivée prochaine de l’électricité :

« y pronto, tendremos electricidad. » (p. 105, chapitre IX)

Valeur travail et dignité

Dans le chapitre II, le chauffeur de camion travaille dur, dort peu, mange peu. Egalement, au-delà du physique des travailleurs de la mine d’or (chapitre III), on devine le respect que ces hommes inspirent au narrateur qui rend compte de la dignité visible sur leur visage.

Le travail est nécessaire à la survie et Juan Goytisolo fait l’expérience qu’il est très mal vu de se lever tard dans les campagnes (chapitre V) et affirme avec humour ne pas croire au mythe qui veut que la journée appartienne à ceux qui se lèvent tôt (p. 74, chapitre VII). Il l’avoue, il n’est pas à l’origine un lève-tôt de nature :

« me levanté de buenas buenas »

De leur côté, les employés de la mine d’or font toutes les fins de semaine, courageusement depuis 10 ans pour certains, plusieurs kilomètres dans des conditions difficiles pour se rendre au travail et en revenir (chapitre III). En filigrane, on sent la différence entre travailleurs des villes et travailleurs des champs.

On retrouve la valeur travail et la constante dignité à l’évocation par exemple de cet homme qui, plutôt que faire la manche, préfère aller vendre sur les marchés (p. 54-55, chapitre V).

Education et culture dans les campagnes espagnoles

Le manque d’éducation en ruralité est pointé du doigt par notre voyageur qui nous rapporte les propos de cet homme reconnaissant ceci :

« yo mismo no sé leé ni escribí » (p. 105, chapitre IX)

On apprend que certains enfants travaillent à la mine dès l’âge de 7 ans pour aider financièrement la famille et ne vont donc pas à l’école (p. 84, chapitre VIII).

Les enfants, déscolarisés, sont tels des sauvages, des animaux :

« traviesos y sucios, como un rebaño de animales bulliciosos. » (p. 89, chapitre VIII)

On note malgré tout une touche de culture dans ces villages traversés par l’évocation du cinéma itinérant (p. 27-28, chapitre III) et il semble même qu’il y ait un cinéma dans certains villages comme celui (p. 45, chapitre IV) où est annoncé un film de Vicente Escrivá. Une manière de rompre le triste quotidien.

Après l’évocation de l’exposition universelle de 1929 à Barcelone (p. 84, chapitre VIII), voici une autre apparition de la culture dans l’œuvre : le patrimoine culturel espagnol n’est pas encore protégé, sauvegardé ni restauré. En effet, en parlant du château d’Escuyes :

« nadie se ha ocupado de él y está media en ruinas » (p. 86, chapitre VIII)

L’abandon culturel est donc manifeste, faute d’argent la nature reprend alors ses droits (herbes, poules… p. 87, chapitre VIII) et c’est encore et toujours elle qui gagne contre les hommes, qu’il s’agisse de climat ou de culture.

Finalement, Campos de Níjar de Juan Goytisolo est un récit où se détache la faible position de l’homme face à la nature et l’on perçoit bien le rôle primordial de celle-ci : sans sa maîtrise, la famine règne et la culture fait défaut puisqu’elle ne peut passer qu’en second plan, lorsque les besoins physiologiques de l’homme sont satisfaits (cf pyramide des besoins d’Abraham Maslow, note personnelle).

Condition féminine

Dans le chapitre IV, nous croisons une famille composée de quatre enfants. Souvenons-nous qu’il n’y avait pas de moyen de contraception légal à cette époque de l’Espagne de Franco et que la tradition catholique était forte.

« Aquí, las mujeres están siempre encintas » (p. 40)

et comme le résume bien Juan Goytisolo :

« Cuanto más pobre, más hijos. » (p. 40)

On devine bien le rôle soumis des femmes, qui font des enfants, les élèvent et c’est tout :

« Los tres hombres intercambian reflexiones bajo la mirada sumisa de Modesta. » (p. 40)

On note le fatalisme, le déterminisme qui règne dans les campagnes espagnoles où le destin des femmes est scellé d’avance : belles lorsqu’elles sont jeunes mais ensuite, avec le travail, le mariage et la maternité (p. 104, chapitre IX), elles deviendront des femmes résignées et muettes.

Il n’y a pas d’échappatoire, elles sont tels des :

« frutos arrugados y secos, que nada pueden esperar de la vida » (p. 105, chapitre IX)

Politique et nation

On note que plusieurs fois il est fait mention de la dignité et de la fierté de son pays malgré la pauvreté et les conditions de vie difficiles :

« El país es pobre, pero hermoso » […] « En España no hay el adelanto d’otras naciones, pero se vive mejó que en ningún sitio. » (p. 112, chapitre X)

La guerre civile espagnole est remémorée (p. 85) et les vainqueurs ne se cachent d’ailleurs pas : le narrateur entre dans une maison où sont posés au mur les portraits de dictacteurs fascistes : Salazar, Hitler, Mussolini et Franco (p. 94).

La narration de Juan Goytisolo

Juan Goytisolo a fait le choix de nous décrire telle qu’il l’a découverte la vie ordinaire des ruraux espagnols des années 50, sans vouloir embellir le tout ni complaire.

Les non-dits signifient beaucoup chez les villageois mais aussi parfois de la part de l’auteur qui, par ellipses, nous donne à voir la pauvreté, la misère, l’abandon…

Le récit est fin, précis. On suit bien les pérégrinations de notre voyageur itinérant, petit à petit, presque au rythme de la marche, sans grandes actions, lentement.

Une impression de lenteur, d’infinité se dégage :

« El camino es recto, parece que no tenga fin. » (p. 51, chapitre V)

Accent et retranscription

Juan Goytisolo nous retranscrit l’accent des ruraux espagnols : la dernière syllabe est tronquée, les consonnes sont « mangées » (accent typique de l’Andalousie où est située la narration) : « pescaores » (p. 61) pour « pescadores », « tós » pour « todos », « usté » pour « usted », etc.

Ironie

Présente tout au long du récit mais par petites touches éparses, l’ironie est un procédé que l’auteur a choisi d’employer. Cela procure, de mon point de vue, une complicité entre l’auteur et le lecteur et donne plus d’humanité à la narration.

Quelques exemples qui révèlent sa chance de provenir de Barcelone (p. 47 et p. 49) :

« La cama es buena para quien tiene el estómago lleno y sabe que al día siguiente no habrá de faltarle lo necesario »

« Los felices trabajadores en domicilio hemos abandonado la costumbre de madrugar para ganar el pan »

Descriptions

Dans Campos de Níjar, presque tous nos sens sont visés par les descriptions de Juan Goytisolo :

« El viento hace casi perder el equilibrio y trepamos a gatas por las rocas. El oleaje choca sordamente contra la playa. El mar está rizado como un campo de escarola y el aire huele a podrido y a brea. » (p. 86, chapitre VIII)

  • le toucher : « trepamos »
  • l’ouïe : « sordamente »
  • la vue : « rizado »
  • l’odorat : « el aire huele »

Les descriptions sont très cinématographiques, on a l’impression de voir des images défiler sous nos yeux, celles d’un far-west :

« Cuando llego, una bandada de cuervos se cleva dando graznidos. Hay un cadáver descompuesto en el talud y el aire hiede de modo insoportable. » (p. 60, chapitre VI)

Un tableau spectaculaire nous est encore proposé dans le très beau paragraphe p. 77 : un large paysage, personne autour des deux personnages, le silence, la chaleur écrasante, les lézards, etc.

Au chapitre VII également, on assite ici à de jolies descriptions, qui nous figurent des images panoramiques, on voit ce qui est présent mais aussi ce qui fait défaut : le vide, l’absence, la solitude…

La poésie de la narration se révèle également avec ces exemples :

« Las palmeras alean como pájaros desplumados » (p. 88, chapitre VIII)

« En el campo de Níjar, los postes de la electricidad se suceden, achicándose, como las púas ralas de un peine. » (p. 102, chapitre IX)

Camilo José Cela

On note (par exemple dans le chapitre II) que le narrateur emploi les mots « el viajero » comme dans Viaje a la Alcarria de Camilo José Cela, œuvre antérieure aux Campos de Níjar de Juan Goytisolo.

Enfin, on trouve peut-être une autre référence au Viaje a la Alcarria avec l’emploi suivant : « El propio caminante » (p. 51, chapitre V).