Culture de masse : la série TV « Homeland »

Présentation de la série « Homeland »

« Homeland » est une série américaine diffusée depuis 2011 aux Etats-Unis sur la chaîne Showtime et depuis 2012 en France sur Canal +, D8 et D17.

L’histoire est celle d’un militaire américain, le sergent Brody, libéré par les forces armées américaines et ramené aux Etats-Unis après avoir passé 8 ans comme prisonnier pendant la guerre en Irak de 2003.

Alors que tout le monde le croyait mort, sa famille y compris, le sergent revient en héros. Or, des doutes s’installent dans l’esprit d’un agent de la CIA, Carrie Mathison, qui la poussent à croire que ce héros national est en fait un agent retourné et un terroriste

Enfin, le mot « Homeland » peut faire penser à deux aspects :

  • le « Homeland Security » (plus de précisions sur Wikipedia), le service de sécurité intérieure créé par le gouvernement de George W. Bush après les attentats du 11 septembre.
  • La traduction littérale du titre signifiant « patrie » en anglais, tout est déjà donc dit dans le titre : le sujet phare de la série sera l’esprit patriotique américain.
    Mais en quels termes ?
TV (photo : wayhomestudio, Freepik)
TV (photo : wayhomestudio, Freepik)

Contraintes idéologiques

Contexte politique et géopolitique

Il est important de remettre la série dans le contexte politique et géopolitique de l’époque : les Etats-Unis après le traumatisme des attentats du 11 septembre 2001.
D’ailleurs dès le début de la série, l’agent Carrie explique ne pas vouloir qu’une telle atrocité se reproduise. Ce sont sur ces bases posées que se développe la série.

Mythe du héros de guerre qui revient

Le soldat Brody est de retour de guerre, c’est donc un héros aux yeux de tous (au début) et les Américains sont particulièrement fiers de leurs sauveurs. L’esprit patriote est très présent, les drapeaux sont hissés dans les jardins, aux toits des maisons, etc. Après avoir souffert et « franchi » tous les obstacles pour survivre, revoilà donc le « héros qui rentre à la maison ».

Thème de la paranoïa permanente et ses conséquences

Coeur de la série, la paranoïa est une réponse à la peur d’autres attentats meurtriers sur le sol américain. Celle-ci fait écho au discours du président Barack Obama lui-même qui expliquait en 2011 craindre une menace terroriste venue d’un « loup solitaire » (voir cet article).

Ainsi le nouvel ennemi ne vient plus forcément de l’extérieur mais une hypothétique menace intérieure par un citoyen américain, rendant toute identification plus difficile.

Ainsi le nouvel ennemi ne vient plus forcément de l’extérieur mais une hypothétique menace intérieure par un citoyen américain, rendant toute identification plus difficile.

La solution politique trouvée fut dans la surveillance accrue des citoyens, méthode d’autant plus « dangereuse » qu’aux Etats-Unis on est d’abord coupable, que l’on doit prouver son innocence dans un second temps (contrairement au système judiciaire français où la présomption d’innocence est primordiale).

Ce climat rappelle celui de la guerre froide : tout est « bien » ou « mal » sauf qu’ici en plus ces 2 axes sont constamment remis en question. Le doute et le climat de suspicion sont incessants.

De ce fait, « Homeland » amène à s’interroger sur la limite à donner au Droit face à l’effacement des libertés individuelles. Les Etats-Unis adoptent sur ce point une politique sécuritaire extrémiste où la sécurité de tous et du gouvernement prévaut à tout le reste… même à l’usage de la torture si besoin est (évocation de cet aspect dans la série).

On pense aussi au livre 1984 (George Orwell) et son « ministère de la pensée » : il n’y a pas de place pour ceux qui mettent en doute le régime. Un régime qui officiellement oeuvre pour le bien de tous mais où en fait plus aucune liberté individuelle n’est tolérée (ni même celle de penser, de croire en un autre dieu que le régime en place). Le moindre écart sortant du schéma pré-établi est un comportement suspect donc passible de punition, d’enfermement voire plus.

Par le traitement de la paranoïa permanente, les scénaristes parviennent à une dénonciation de la politique de sécurité des Etats-Unis (et pas seulement sous l’ère de Bush et d’Obama).

Construction du « méchant musulman »

« Homeland » traite également de la religion musulmane. En effet, le personnage principal, le sergent Brody s’est converti à l’Islam durant ces années de captivité en Irak. Or, alors qu’il est suspecté d’être un agent retourné, l’agent de la CIA découvre cela et les doutes à son égard s’intensifient.

Incrédules sont tout aussi bien l’agent Carrie que le téléspectateur : le soldat Brody « ne peut qu’être un ennemi » puisque musulman maintenant. Montrer un soldat américain embrasser la religion musulmane c’est toucher à une thématique taboue puisqu’on présente en quelque sorte le « pire ennemi » américain à l’ère post 11 septembre 2001 face à la figure patriotique du soldat américain, un Marine de surcroît.

Les scénaristes sont donc allés au plus haut de la démonstration avec un héros américain, figure de l’incarnation du Mal. Dans un pays où les héros de guerre sont très respectés, le sujet était très osé.

Pertes humaines en période de guerre

La série « Homeland » montre aussi un angle habituellement peu médiatisé : celui de l’ennemi qui peut avoir une face « humaine » voire « compatissante ».

C’est en effet le cas avec le sergent Brody qui avoue au fil des épisodes la bonté de son geôlier (Abu Nazir) l’ayant aidé à plusieurs reprises et grâce auquel il a pu « tenir » ces longues années.

On apprend également que le soldat s’est pris d’affection pour le fils d’Abu Nazir et c’est à ce moment que les scénaristes montrent, sous formes de flashbacks, des drones américains qui arrivent et détruisent tout sur leur passage. Le fils est mort et de nombreuses autres victimes mineures sont à déplorer. Brody ainsi que le téléspectateur découvrent alors le double-jeu de la guerre et ses conséquences humaines. Selon le Marine, c’est cet événement qui l’aurait conduit à ne plus voir la politique américaine comme forcément juste et bonne. L’Amérique triomphante mais à quel prix ?

Rappelons que la série fut à ses débuts diffusée alors que les Etats-Unis étaient encore présents militairement en Afghanistan. Ce qui marquait sans doute une prise de position forte à un moment particulièrement opportun.

Effondrement des valeurs américaines

Comme on vient de le voir, « Homeland » ne fait pas dans la demi-teinte pour dénoncer la politique militaire américaine et il en est de même pour les valeurs américaines : dans un pays très puritain où les excès sont mal vus et la valeur famille louée, on assiste ici à des abus de drogues, d’alcool et à l’adultère.

Contraintes esthétiques

Un générique morcellé et énigmatique

Une fillette endormie puis se réveillant devant une télévision alors que des attentats anti-terroristes sont annoncés, telle est la mise en scène du générique de « Homeland ».

On comprend qu’il s’agit de Carrie (l’agent de la CIA), enfant. On met face à face l’innocence de l’enfance et la monstruosité du terrorisme, souvenirs importants pour comprendre le parcours de cet agent fédéral, son identité et ses peurs mais aussi le traumatisme américain perçu après les successives entrées en guerre des Etats-Unis ces dernières années.

On nous laisse volontairement dans le flou, comme l’est d’ailleurs l’esprit désordonné de Carrie…

Déconstruction de la famille américaine modèle

Une grande maison, deux enfants (un garçon, une fille), une épouse « parfaite », jolie, qui travaille et s’occupe de ses enfants. Bref, tout va pour le mieux dans le monde américain.

Or, le retour de Brody va mettre en péril et faire voler en éclat ce modèle et cette sérénité. Si l’on ajoute cette perte de repère du noyau familial à celle d’un probable ennemi intérieur, on peut imaginer l’angoisse qui assaille le téléspectateur (américain ou non).

Le quotidien n’est donc pas exempt de problèmes et on assiste encore à une perte de repères post 11 septembre 2001.

Carrie elle-même n’a pas de vie amoureuse ni de vie familiale stable. Saul, son patron, est lui aussi en rupture d’avec sa femme. Mike, le soldat dont la femme de Brody s’est éprise pendant son absence, se retrouve en peine. Bref, nombreux sont les personnages seuls et/ou déboussolés affectivement.

On retrouve ici la phase traditionnelle de flou, doute puis de « déconstruction » des films catastrophes (exemple : « Le jour d’après ») avant d’entrer dans une autre ère/civilisation.

Conspiration, flou et désinformation

Voici une série qui nous met toujours dans les conditions du doute sur une conspiration possible, avec vraies et fausses informations mais qui croire ? Alors que Carrie Mathison semble toucher du doigt la vérité, elle sombre dans ses troubles psychiatriques chroniques. Le téléspectacteur est perdu, un peu comme lorsque les médias annonçaient des nouvelles puis leurs contraires, en particulier dans le cas des armes chimiques : on a persuadé le peuple américain de leur existence pour les démentir par la suite (les « French fries » rebaptisées les « Freedom fries »).

L’agent de la CIA Carrie Mathison est notamment caractérisé par la confusion dans son esprit, elle est schizophrène et a donc du mal à percevoir correctement la réalité. Cette confusion reflète bien les temps de doute vécus par les Etats-Unis après les attentats des Twin Towers à New York.

Tout au long de la série, ce personnage est en quête d’une vérité conjointement à une recherche d’identité.

La musique de jazz

La musique de jazz au générique et au sein des épisodes accompagne très bien l’ambiance angoissante, entre le thriller et le film policier. A noter qu’il n’est pas commun pour une série grand public et traitant de sujets forts comme le terrorisme ou la trahison patriotique d’être soutenue par une musique de jazz et ses grands noms (Coltrane, Davis, Monk…). « Homeland » propose ainsi un tournant dans l’esthétique du genre.

La tradition du « cliffhanger » respectée

On retrouve dans la série l’habituel « cliffhanger », ce moment clef à la fin d’un épisode ou d’un film où les scénaristes nous tiennent en haleine sur la suite à venir.

Temps

L’action se déroule 8 ans après la libération du sergent Brody qui a combattu en Irak (en 2003 suppose-t-on), ce qui correspond donc officiellement à un retour du soldat en 2011 soit au même moment que la diffusion de la série aux USA.

Contraintes économiques

Une prise de risque modérée

« Homeland » est l’adaptation d’une série télévisée israélienne (de 2009) qui avait déjà rencontrée du succès, la prise de risque est donc moindre que s’il s’était agit d’une oeuvre originale. Il est également intéressant de noter que l’action se déroulait entre des Israéliens et des Palestiniens… un parallèle significatif.

La chaîne Showtime

Aux Etats-Unis, la série est diffusée sur Showtime, surtout connue pour ses films mais quelques séries sont proposées connues pour leur caractère transgressif et qualitatif : « Shameless » (une famille sans tabou), « Stargate SG-1 » (science-fiction militaire), « Californication » (sexe, alcool, drogues), « The L Word » (milieu lesbien), « Queer as Folk » (milieu LGBT)…

Respect du format des séries américaines

La série comporte 11 à 12 épisodes par saison, ce qui est plutôt la norme à Hollywood et permet ainsi de disséminer la série à des créneaux bien étudiés sur le plan marketing.

Popularité des séries du genre

Les séries politiques marchent plutôt bien ces dernières années aux Etats-Unis (puis par ricochet en France), les scénaristes se rapprochent de la réalité mais aussi des espoirs des citoyens américains. C’est ainsi que dans la série « A la maison blanche », le président est « latino » et qu’on retrouve un président noir dans « 24 heures chrono ».

Conclusion

Parce qu’ancrée dans le contexte particulier d’après les attentats du 11 septembre sur le sol américain, avec la paranoïa qui l’entoure, la série « Homeland » marque son temps et se distingue des autres séries.

Entre doutes incessants, apparences trompeuses, instabilité croissante, peur, paranoïa, théorie de la conspiration/du complot et mensonges de toutes part, la série sait captiver son audience en supprimant les repères familiaux, politiques, temporels (« flashbacks » nombreux), même les limites de la technologie moderne jusqu’à oser faire mourrir son personnage principal !

Enfin, la série a su adapter sa narration du mythe du héros qui rentre chez lui à une actualité géopolitique proche, complexe et finalement mettre à nu les angoisses non seulement des parties belligérantes : les Américains contre « le reste du monde » mais aussi de l’inconscient collectif international. Succès commercial à la clef.

On passe ainsi de la vision d’une Amérique triomphante à une Amérique qui doute et qui a peur.

Qui croire ? En qui faire confiance ? Le gouvernement et la sécurité intérieure sont-ils fiables ? Agissent-ils au nom de la liberté des citoyens américains ou… contre elle ? Le gouvernement est-il encore capable de protéger ses citoyens ?

Telles sont les nombreuses questions posées dans « Homeland » et qui font réfléchir le téléspectateur, pas seulement le divertir.