


Pourquoi ai-je choisi ces photos ?
Ces photos m’amusent car elles proposent deux visions opposées de la scolarité.
La première a été prise lors de mon voyage à Belfast (Irlande du Nord). Cette rangée de jeunes sont des élèves qui portent leur uniforme obligatoire. On les voit donc doublement… uniformisés : par le fait d’être alignés et par le fait de se vêtir de la même manière. On en oublierait les personnalités. Les chaussures sont identiques par genre et même les coiffures sont très similaires : coupe courte pour les garçons, queue de cheval pour les filles, à part l’une d’entre elle qui a préféré opter pour les cheveux courts. Se détache un peu du lot (terme bien à propos) la troisième femme en partant de la gauche qui pourrait être une mère d’un de ces jeunes ou bien leur enseignante. Ses talons, sa jupe légèrement différente, bien que dans le ton obscur ambiant, son sac à main accroché à l’épaule ainsi que ses cheveux apparemment attachés, la distingue légèrement du groupe mais la maintient en lien avec lui. Ces personnes évoluent donc dans le même milieu.
Face à cette uniformité, ce respect des règles imposées et cet alignement qui marque bien le tout, se trouve au-dessus de leur tête une publicité d’une tranche de pain de mie grillé, croqué d’un cœur. Cette affiche est discordante par ses couleurs, par son contenu et par son message. Golden Cow était une marque laitière britannique et sur la photo est représentée une barquette de beurre. L’annonce sous-titre : « There’s a heart of Gold in everyone ». On nous parle donc ici d’amour, de gourmandise et en quelque sorte d’oser écouter ses désirs… à rebours de l’uniformisation de nos élèves. En allant plus loin dans l’interprétation, on pourrait ajouter que les lignes qui composent la photo (les bords du trottoir, à gauche avec la séparation orange et à droite avec les lignes jaunes) indiquent aux protagonistes un « chemin tout tracé » qu’ils doivent suivre et dont il ne faudrait surtout pas qu’ils se détournent ni même qu’ils lèvent leurs yeux qui risqueraient de croiser l’aguicheuse publicité. En face, au bout de cette ligne de fuite en quelque sorte, sont situés des immeubles tout aussi standardisés qui les attendent, symbolisant ainsi ce que la société prévoit pour eux au bout de leur chemin d’études : la continuité de l’uniformisation. Le panneau « Central station » évoque aussi cette « gare d’arrivée » pour ces jeunes, la voie est pavée, pas d’autre choix que de la suivre. Les feux de signalisation sont au rouge, pas d’échappatoire ! Pour accompagner le tout, le ciel gris enjoint à entrevoir cette destinée plutôt triste.
La deuxième photo a été prise à Dijon, en France. Sans que ce soit mon intention à l’époque, elle fait bien entendu ici écho à la première bien qu’elle ait été prise à plusieurs années d’intervalle. Cette fois, il s’agit d’étudiants mais les parallèles sont nombreux. J’évoquais l’uniformisation des élèves de Belfast et on la retrouve : en France ces étudiants ne sont pas tenus d’être vêtus de la même manière et pourtant, ces trois jeunes portent un jean, de même ton, des manteaux noirs, les jeunes filles ont des chaussures noires, les cheveux longs lâchés et surtout les trois ont fait le choix d’un même sac à dos Eastpak dans le grand étendu des possibles ! Leur uniformisation ne tient pas l’institution éducative mais… à la mode. Heureusement, le choix d’une couleur différente rend (un peu) compte de leur personnalité distincte. Comme précédemment, la composition de la photo indiquerait ce même chemin tout tracé, avec ces mêmes lignes bordées du trottoir, renforcées ici par les rails du tramway qui donnent une impression de dureté. Ces étudiants marchent vers leur avenir, tout droit, aucune publicité aguicheuse ne viendra les détourner de leur chemin mais le ciel gris n’est pas plus enthousiaste pour la suite.
La troisième photo a été prise à Berlin, dans un quartier de l’ancienne Allemagne de l’Est, détail important. Il faut savoir en effet qu’il s’agit de « Schultüten » traduits par « cornets scolaires » (Wikipedia). Une tradition de certains pays de l’Est qui consiste à remplir ce cornet de fournitures scolaires, bonbons et/ou jouets et à l’offrir à son enfant qui entre à l’école primaire. Nous sommes donc en présence d’un contraste saisissant avec les deux photos précédentes : les couleurs sont vives, le moment scolaire débute, est joyeux, festif même, les espoirs sont pleins comme le seront ces « Schultüten » ! Non seulement se trouvent-ils au centre de la photo mais en plus érigés sur un pied, afin de montrer leur importance et que les passants ne puissent pas les manquer. En arrière plan, un affichage jaune fluo les expose davantage. Pour ajouter à la touche festive déjà bien présente, juste derrière sont disposés des papiers cadeaux, tout aussi vifs et au fond encore, d’autres sont proposés à la vente. Enfin, bien loin de l’uniformisation suggérée par nos photos du haut, ces « Schultüten » sont disponibles avec plusieurs choix décoratifs : des chats, un tracteur, des voitures de course, un château, un prince et une princesse… Ici, il est donc sous-entendu que l’écolier est invité à exprimer sa personnalité.
