Ce thème est inspiré du résultat des élections en Saxe-Anhalt (Allemagne) pour lequel l’Ostalgie est évoquée par les analystes politiques.



Pourquoi ai-je choisi ces photos ?
J’ai pris la première photo à Berlin et elle cadre justement avec le contexte actuel. On voit en effet en premier lieu cette affiche indiquant « Der Osten wählt rot. Klar! » et signée « Die Linke ». Traduction : « L’Est vote rouge. C’est clair ! » Il faut savoir que Die Linke est un parti allemand de gauche voire d’extrême gauche. La police de caractère est épaisse, imposante et le point d’exclamation ajoute un sentiment de conviction fortement (et fièrement) exprimée. Ce « Klar! » signifie que l’électeur ne devrait normalement avoir aucun doute sur l’évidence de son vote, il doit donner son bulletin à l’Est. On est donc dans le communautarisme, l’évocation d’un passé commun, dans l’Ostalgie : nous étions de l’Est et bien entendu nous votons tous d’un même bloc, solidaires. Je pourrai ajouter que nous avons trois signes de ponctuation forts à la suite : le point, le point d’exclamation et un autre point contenu dans le logo du parti. Encore une fois, cela renvoie une idée de convictions claires et sans ambigüités.
Sous cette affiche, un vélo semble incarner, humaniser cette affiche qui ne comporte pas d’image et peu paraître agressive. Au contraire, ce vélo donne le sentiment de calme, dune certaine nonchalance, d’un côté bohème, ce que le panier connote aussi : on pourrait y mettre des fruits et légumes du marché, tout en sifflant, etc.
Au second plan, se trouvent des personnes, ayant d’apparence la trentaine d’années, assises sur les marches d’un bâtiment. On pourrait penser que ce vélo appartient à l’un de ces trentenaires ou, par extension, que ce vélo symbolise le moyen de locomotion préféré de ces trentenaires berlinois, qu’il est synonyme de liberté : pas de contraintes aussi fortes qu’avec un véhicule. Les petits poteaux qui sont devant eux ne peuvent entraver leurs mouvements. Berlin, une ville où la petite reine a une place importante et respectée. On pourrait aller plus loin en signalant l’affichage lumineux juste au-dessus de leur tête, comme si ce « public » qui attend était particulièrement prestigieux. Et pourquoi pas évoquer aussi ces petits pavés ? Ils pourraient faire penser à des pavés de mai 1968, à la révolte, ce qui est dans le ton de l’affiche et cohérent avec la couleur politique de ce parti politique.
J’utilise le terme de « public » qui attend car en arrière plan, on trouve la célèbre Volksbühne ! Littéralement, il s’agit du « Théâtre du peuple », cela dit déjà quelque chose. La Volksbühne est née de la volonté de créer un théâtre pour les travailleurs, avec une programmation d’avant-garde : théâtre politique, théâtre expérimental. Enfin, la Volksbühne est située dans l’ancien Berlin-Est, lieu de l’Ostalgie potentielle…
J’ai pris la deuxième photo sur la côte de la mer baltique (« Ostsee »), en Allemagne, à Ahlbeck, comme indiqué. En allemand « Ostsee » est littéralement la mer de l’est. Ici le slogan affiche « Ostsee für Genießer » soit la mer baltique pour les épicuriens. Je trouve cela très ironique avec le contraste du contexte de cette photo ! Effectivement, le ciel est nuageux, il y a peu de personnes, quatre et elles sont d’ailleurs isolées les unes des autres, à l’exception du duo parent/enfant que l’on distingue légèrement contre le poteau mais il demeure à l’écart des deux autres personnes. En face de notre regard, un homme, seul, est assis, capuche sur la tête, comme anonyme et regardant sûrement au loin. Il est dans ses pensées, dans son monde, peut-être à la recherche de réponses ou d’une inspiration. Les autres personnes regardent elles aussi la mer mais toutes le font dans une direction différente. Symboliquement, il n’y a pas de communion. Le contraire des valeurs prônées par la RDA et véhiculées par l’Ostalgie. La mer est calme mais les esprits bouillonnent de réflexions.
On remarque également que c’est un univers masculin : pas de femme sur ce pont, rien de féminin. Ce type de temps et d’ambiance semble seoir aux hommes.
Les lignes de la photo sont très marquées et presque pesantes avec les lignes horizontales des rambardes du pont et la verticalité répétée des luminaires (au nombre de cinq) mais aussi des poteaux portant la pancarte qui nous accueille, ici d’un air ironique puisqu’on est loin d’une ambiance épicurienne ! Cette pancarte nous incite-t-elle alors à y croire ? Nous pousse-t-elle à ressentir ici la joie, la pleine satisfaction ?
Toujours est-il qu’ici l’Est semble triste, morose, loin de tout, isolé et monotone. Une image renvoyée bien différente de la première photo. On pourrait même interpréter ce ciel qui se montre tant nuageux à l’Est et… plus éclairé, lumineux à l’Ouest comme réprésentatif de la dichotomie entre les deux Allemagne avant la chute du Mur de Berlin.
J’ai pris la troisième photo à Berlin. On remarque au premier plan, lumineux et vert, ce « filmtheater » un cinéma. Il faut connaître un peu l’allemand pour comprendre la référence à l’Est et à l’Ostalgie : en RDA, on désignait plus volontiers un cinéma par le terme de « Filmtheater » qui insufflait l’idée qu’aller au cinéma était un acte culturel, conformément aux valeurs du communisme. En RFA, on utilisait celui de « Kino ». D’ailleurs, les affiches de films présentent sous ce néon vert portent l’inscription « Kino », adaptation plus commune et actuelle. Contrairement à la photo précédente, ici les lieux sont vivants : des jeunes attendent en face de nous, un cycliste également, les voitures sont prêtes à redémarrer dès que le signal le permettra et un peu au-dessus c’est le métro qui passe. Quelle animation ! Le tout est très lumineux, comme le renvoient l’enseigne de cinéma, l’éclairage nocturne de la ville, les phares des voitures, les feux tricolores et l’illumination jaune des rames du métro. Le tout est aussi très masculin, comme sur la photo précédente. Les jeunes semblent être de jeunes hommes, le cycliste est masculin et l’agitation globale fait penser à un lieu dans lequel il faut « se battre » pour trouver sa place et supporter sûrement le bruit que l’on peut deviner. Irait-on jusqu’à dire que nous sommes en présence d’un lieu en lutte ? Lutte contre le temps (Filmtheater vs Kino), lutte des moyens de locomotions (à pied, à vélo, en voiture, en métro), lutte contre l’agitation globale, contre le bruit et même… contre la nuit que tous ces éclairages tentent de faire oublier ? En somme, en extrapolant encore : lutte de la RFA, de la modernité qui veut s’imposer face à l’ancienne RDA de ce « filmtheater » qui se maintient droit debout, presque fièrement, parmi ces lignes horizontales (métro, voitures, piétons, cycliste) ? Ici l’Ostalgie est marquée par la lutte pour continuer d’exister.
