L’Espagne a-t-elle une stratégie IA (Intelligence Artificielle) ?

Réponse courte : oui ! Je vous propose une analyse résumant la stratégie IA espagnole, très habilement nommée : HispanIA 2040 et disponible en 84 pages PDF par ici. Ensuite, mon regard sur cette stratégie.

Photo : Pool Moncloa/Borja Puig de la Bellacasa. Sede de la Fundación Ramón Areces, Madrid – 20.1.2025

De quoi s’agit-il ?

HispanIA 2040, la stratégie IA espagnole, déroule 5 grands axes :

  1. Réduire l’inégalité
  2. Moderniser le tissu productif
  3. Fortifier l’Etat providence
  4. Atteindre la durabilité environnementale
  5. Renforcer les systèmes de sécurité et la défense

L’Espagne voit devant elle 3 grands défis à relever : le vieillissement démographique, l’urgence climatique et la bataille féroce qui se joue pour la suprématie technologique. Elle se projette aussi en se préparant à une Union européenne plus élargie encore et dont les subsides ne lui bénéficieraient plus autant, au profit des nouveaux entrants qu’elle devrait contribuer, à son tour, à soutenir.

Douze pistes d’actions prioritaires sont ensuite dégagées.

Constat émis

On assite aujourd’hui à l’essor de l’IA car la puissance des ordinateurs le permet, favorisant les algorithmes complexes et grâce aux investissements des grandes entreprises de la « tech » dans le monde. Certaines personnes craignent l’arrivée d’une IA omnipotente qui remplacerait l’être humain or, nous explique le document stratégique espagnol, cette IA n’existe pas à l’heure actuelle ni probablement durant notre siècle.

Les atouts de l’Espagne

Pour atteindre ses objectifs, l’Espagne peut compter sur des atouts comme son réseau d’infrastructures numériques de pointe, une population ayant en majorité des connaissances numériques et des entreprises qui ont commencé à intégrer l’IA dans leur quotidien.

Les leviers de progrès pour l’Espagne


Afin de monter en puissance, l’Espagne a besoin d’améliorer la formation, d’attirer les talents en technologies avancées, de doubler ses efforts en innovation, de faciliter l’intégration de l’IA dans les entreprises et l’administration publique ainsi que de favoriser le développement de modèles souverains… le tout d’ici 2040 !

Pour mesurer ses atouts et leviers d’amélioration, l’Espagne a élaboré des indicateurs répartis sur 4 périodes de temps : 2010-2020, le dernier chiffre en date, l’objectif pour 2030 et l’objectif pour 2040.

1. Moderniser le tissu productif

L’augmentation du taux d’emploi et des flux migratoires ne seront pas suffisants pour augmenter la production. L’IA pourra alors aider pour gagner du temps. Grâce à cela, il serait possible de se consacrer davantage à l’aspect humain et émotionnel. L’IA doit aussi être intégrée dans les TPE et PME et ceci quel que soit le secteur d’activité et le territoire. Cet aspect paraît essentiel afin de ne pas creuser les inégalités avec les grandes entreprises.

2. Fortifier l’Etat providence

A nouveau, le temps libéré est mis en avant avec pour avantage de favoriser la prise en charge humaine, la prévention, le système de soins et la satisfaction du citoyen vis-à-vis des services publics. L’éducation aussi devra se mettre à l’IA pour l’enseignement, l’évaluation, la détection des troubles de l’apprentissage et utiliser le temps dégagé pour accentuer l’approche humaine ou la gestion des établissements.

3. Atteindre la durabilité environnementale

Les Espagnols vont devoir changer leur manière de se déplacer (gestion du trafic, des transports en commun), de produire et de consommer afin d’alléger leur empreinte écologique. L’IA pourra favoriser une meilleure gestion des systèmes de production, de distribution et de stockage énergétique. Sur ce dernier point et à l’échelle internationale, le réseau « smart grid » qui relie l’Espagne à l’Europe et au nord de l’Afrique. Quant à la gestion de l’eau, elle est depuis plusieurs décennies un point crucial pour l’Espagne et ceci pourrait être allégé par le recours à l’IA dans la détection des fuites, de pollution, de l’arrosage ajusté dans l’agriculture, la gestion et la prévention des effets du changement climatique, etc.

4. Renforcer les systèmes de sécurité et de défense

Face à l’essor de la guerre hybride, l’IA peut jouer un rôle clef. La dépendance aux grandes entreprises étrangères, en particulier américaines, est soulevée. Par ailleurs, la défense devient facilitée par l’abondance de données qui peuvent être croisées, la logistique de défense, optimisée et la gestion de crise, plus agile.

5. Réduire l’inégalité

Trois scénarios sont esquissés. Dans le premier, l’adoption de l’IA par les travailleurs les plus formés reproduirait les inégalités, comme cela a été le cas lors de l’arrivée d’Internet au grand public Dans le deuxième scénario (nommé « Substitution » !), l’IA dépasserait les capacités des travailleurs qualifiés, des « cols blancs » et les mettrait donc au chômage sans améliorer non plus les salaires des travailleurs les moins qualifiés. Dans le dernier scénario, c’est la complémentarité de l’IA avec les travailleurs des classes moyenne et peu qualifiée qui est envisagée. Ainsi, les travailleurs les plus qualifiés ne perdent rien et les autres montent en compétence. Quant au partage des richesses et des rentes du capital, le document pose que les inégalités continueront de s’agrandir. Cependant, l’espoir réside dans une utilisation de l’IA au sein des services publics afin de rétablir l’égalité des chances.

Mon regard

Le constat est posé de manière assez complète, ce qui donne un peu le vertige au lecteur devant l’immensité des objectifs à accomplir.

Néanmoins, pour une réelle vision d’ensemble, il me semble nécessaire de compléter la stratégie HispanIA 2040 avec celle de 2024, Estrategia de Inteligencia Artificial 2024 qui s’attachait davantage à démontrer ce qu’il fallait faire alors que ce document de 2025 explique pourquoi il est important de le faire. L’adoption de l’IA par le grand public voire son adhésion, est ici recherchée.

Dès la préface de Pedro Sánchez, l’IA est présentée comme un outil d’aide au progrès, à trouver des solutions aux problèmes (aux « défis » édulcore-t-on) d’aujourd’hui et de demain, pour tous (pas seulement pour quelques-uns), pour renforcer la démocratie espagnole et aider ses citoyens. Pour cela, explique le document stratégique, il est nécessaire de légiférer pour donner des limites qu’il reste à définir dans le débat public.

C’est donc une vision bien positive de l’IA qui est ici proposée même si une nécessité d’élaborer des limites est bien posée.

« España no debe temer a la IA. Todo lo contrario […] » (p. 11)

On voit aussi que le seul recours présenté est le modèle économique d’une croissance toujours plus forte.

L’essor de l’IA paraît comparé par l’Espagne à celui d’Internet à la fin des années 1990 et le royaume ne souhaite manifestement pas manquer ce nouveau virage mais au contraire être dès le début (du grand public) dans la course. Ce que j’apprécie particulièrement est que les avantages économiques sont clairement identifiés mais sans omettre la portée humaine et solidaire. C’est sans doute aussi la marque d’un gouvernement socialiste : le progrès oui mais sans dévoyer le citoyen ni renier la démocratie si difficilement obtenue, en 1975 après la mort de Franco.

Derrière ce grand élan d’optimiste, on peut voir une tendance au solutionnisme technique (cf. Jacques Ellul) :

« La tecnología siempre termina creando más empleos de los que destruye […] » (p. 19)
« Bien implementada, la IA nos ayudará a hacer más con menos. » (p. 19)

Heureusement, sont pris en compte la reproduction des biais possibles de l’IA dans le traitement des données et des erreurs graves qui pourraient en découler, par exemple dans les domaines de la santé ou de la justice. Les risques de cyberattaque ou de mauvais usage des données sont aussi évoqués. L’approche n’est donc pas ingénue et va plus loin en affichant la volonté de protéger les données personnelles qui sont le « carburant » (comme le dit le sénateur Danny Wattebled dans cette audition) des modèles de langage, des algorithmes d’IA. Ceci se fera grâce aux lois européennes (AI Act, RGPD) et à l’aide de l’Agencia Española de Supervisión de la Inteligencia Artificial (AESIA). J’ai trouvé prudent et honnête d’avoir ajouté que malgré tout « le risque zéro est impossible » (p. 32).

Le besoin de souveraineté numérique, qui serait a minima européenne, est une prise de conscience qui différencie un peu le royaume espagnol de la France où lors de l’audition d’Eric Lombard sur la commande publique, en juin 2025, l’intéressé ne semblait pas en comprendre tous les enjeux malgré l’insistance répétée des sénateurs Simon Uzenat et Danny Wattebled.

Même transparence sur le point de l’environnement : il n’est pas omis que l’IA elle-même consomme beaucoup de ressources en électricité et en eau. L’IA accélère également l’obsolescence des équipements informatiques pour lesquels il faut par conséquent prévoir la gestion des déchets et/ou le recyclage. L’élan d’optimisme jaillit alors et en gras dans le texte :

« Sea como fuere, todo apunta a que estos costes se verán superados por las ganancias de eficiencia que nos brindará la IA, y que su aportación a la lucha medioambiental será positiva. » (p. 37)

[Traduction libre : Quoi qu’il en soit, tout porte à croire que ces coûts seront compensés par les gains d’efficacité que nous apportera l’IA et que sa contribution à la lutte environnementale sera positive.]

Concernant l’éducation, je note qu’elle sera conçue à l’aide de l’IA et non en dehors, comme le prédisent pour la France les auteurs de l’ouvrage Ne faites plus d’études ! Apprendre autrement à l’ère de l’IA (2025).

Le point sur les systèmes de sécurité et la défense est, paradoxalement, le moins fourni : seules 3 pages le présentent. Volonté réelle afin de ne pas tout divulguer ou manque d’informations ?

L’approche du dernier scénario, dans l’espoir de réduire les inégalités, peut paraître un brin utopique. Il ne suffit pas de mettre l’IA entre les mains d’une personne peu qualifiée pour la faire monter en compétence, tout comme on a pu le constater lorsque Internet est arrivé aux masses : 25 ans après, il existe toujours des inégalités d’accès et d’utilisation. Que fait-on des citoyens qui, pour une raison ou une autre, n’adopteront jamais l’IA ?

Cependant, il est notable que le document ne donne pas de faux espoirs sur les chances de réduction des inégalités ni sur le partage des richesses (p. 48) et affiche le doute quant à l’avenir des inégalités liées au genre, à la race ou à la classe sociale dans le contexte d’une adoption massive de l’IA (p. 48).

Pour terminer, j’aurais pu, oui, utiliser l’IA pour faire un résumé de ce document de 84 pages… lui-même indiqué comme ayant été en partie généré par l’IA :

« El texto y las imágenes de este proyecto se han realizado con la ayuda de una IA. »

J’ai pourtant préféré m’imprégner de l’entièreté du document afin d’en comprendre l’articulation d’une part et pour en extirper les « sous-textes », les connotations, d’autre part. Cela constitue aussi une information sur la stratégie adoptée, sur comment elle est transmise et à quel dessein.

Que retenir du message de Noël 2025 du roi Felipe VI d’Espagne ?

La forme

Premièrement, sur les aspects purement formels, on constate que le discours de 2025 a duré environ 10 minutes soit 5 minutes de moins que l’an dernier. Ensuite, le roi Felipe VI a choisi cette année d’être actif, debout, mouvant alors que la position assise (rassurante ?) avait été préférée en 2024. Il faut dire que le contexte était tout aussi grave que l’air du roi puisque l’Espagne venait de vivre de grandes inondations meurtrières dans la région de Valence. Cette année, si on analyse la corporéité du roi espagnol, il s’agit de montrer aux Espagnols comment évoluer avec confiance dans l’incertitude. Voyons sa manière de nous l’expliquer avec, cette fois, des mots.

Jalons et plan

Felipe VI pose les jalons : il y a 40 ans l’Espagne signait le traité qui actait son entrée dans la CEE (Communauté Economique Européenne) et il y a 50 ans, le pays entreprenait sa Transition démocratique. A partir de ces deux anniversaires, le roi d’Espagne va démontrer la capacité de résilience de son peuple à traverser les périodes difficiles.

Le plan du discours est posé : le thème principal est le vivre-ensemble et le plan comportera deux parties : le chemin parcouru (le passé) puis la confiance dans le présent pour assurer le futur. Un plan chronologique, classique, facile à comprendre. En revanche, la suite l’est moins, le citoyen doit déployer quelques efforts de compréhension.

Parallèle : Transition, CEE et situation présente

Felipe VI esquisse un parallèle entre la Transition espagnole, l’entrée dans la CEE et la situation espagnole d’aujourd’hui qui ne manque pas de défis.

Concernant la Transition espagnole [N.D.R. : de la mort de Franco en 1975 jusqu’à 1978 ou 1982 selon la perception], sa réussite a été permise grâce à la volonté partagée du peuple d’un futur basé sur le dialogue. Il s’est agi de transformer, à l’unisson, l’incertitude en un projet de vie démocratique.

Grâce à cela a été écrite et adoptée la Constitution de 1978, celle qui est encore en vigueur à l’heure actuelle et qui a été pensée avec un cadre assez large pour pouvoir contenir en son sein toute la diversité des Espagnols (N.D.R. : comprendre notamment : les Communautés autonomes, les langues du pays).

Ensuite, un peu plus tard (N.D.R. : en 1986), l’Espagne est entrée dans la CEE, ce repère a été un autre passage important pour le pays, renforçant les libertés du peuple. Là encore, c’est le résultat d’un compromis.

La méthode de la réussite et projection vers le futur

A chaque fois que la volonté du peuple s’est trouvée réunie autour d’un grand défi et d’une volonté commune, le peuple espagnol a pu relever les challenges.

L’Espagne a beaucoup changé ces 50 dernières années : il lui a fallu consolider les libertés publiques, permettre le pluralisme politique, la prospérité, la décentralisation et s’ouvrir vers l’extérieur.

Aujourd’hui, on peut noter deux « catégories » d’Espagnols : ceux qui ont connu l’Espagne avant la démocratie et ceux qui sont nés pendant celle-ci mais pour autant tout n’est pas rose pour eux car de nouvelles difficultés sont à surmonter. Par exemple, l’augmentation du coût de la vie, l’accès logement, la rapidité des avancées technologiques ou encore les aléas du climat (le roi ne dit pas expressément : les conséquences du changement climatiques).

En regard de cela, les citoyens espagnols sont lassés, désenchantés, fatigués des tensions existantes sur ces sujets dans le débat public. Felipe VI préconise alors d’avoir de la volonté, de la persévérance et une vision (globale) pour le pays car c’est à grâce à ces points forts que le peuple espagnol pourra, une fois encore, comme il y a 40 ans et comme il y a 50 ans, relever ces épreuves et sortir victorieux de ces moments difficiles à traverser. Le roi d’Espagne rappelle les catastrophes naturelles, les crises sanitaires, les crises économiques résolues grâce au travail quotidien et responsable d’anonymes Espagnols.

Ces objectifs partagés nécessitent donc une capacité au vivre-ensemble, valeur qui demeure fragile. Il est de ce fait essentiel de se battre tous les jours pour la préserver, ce qui implique d’avoir confiance. Or, la crise de confiance vécue présentement par les citoyens espagnols met en péril les institutions car les populismes, extrémismes et radicalismes se nourrissent de cette faiblesse. Préserver la confiance, c’est aussi préserver la démocratie.

Pour cela, l’Espagne a besoin de l’engagement de tous ses citoyens. Chacun doit se demander ce qu’il peut faire pour affirmer ce vivre-ensemble qui est la base de l’unité du pays : dialogue, respect, écoute des autres, exemplarité des politiciens, empathie et dignité de l’être humain doivent être au centre de tout discours et de toute politique.

Avancer requiert compromis c’est-à-dire des accords et des renoncements mais toujours dans une même direction, avec l’objectif d’un grand projet de vie en commun.

En ce sens, les épreuves actuelles ne sont pas plus lourdes que celles vécues par les générations précédentes mais différentes. L’atout des Espagnols est leur capacité à s’unir pour relever ces nouveaux enjeux et le faire avec confiance :

« Somos un gran país, España está llena de iniciativa y de talento. »

Conclusion

Pour réussir, l’ensemble du peuple espagnol, uni dans une même direction, peut s’appuyer sur sa sensibilité, sa créativité, sa capacité de travail, son sens de la justice, de l’équité et… le pari affirmé des principes et valeurs de l’Union européenne.

Le roi Felipe VI termine en souhaitant un joyeux Noël à tous, en espagnol (castillan), basque, catalan et en galicien, soulignant ainsi son ouverture à tous les citoyens, dans la lignée de l’appel au vivre-ensemble qu’il vient d’exposer.


Que contenait le message de Noël du roi en 2024 ?

Le roi Felipe VI d’Espagne a prononcé le 24 décembre le traditionnel message de Noël. Voici les principaux thèmes évoqués : climat, immigration, logement, international, jeunesse, cohésion.

Mon regard

Un discours dans la concision (15 minutes) qui montre que Felipe VI est ancré dans la réalité des Espagnols : il a bien saisi les difficultés que vivent beaucoup. En cela, le roi renforce son image de souverain “simple”, au plus près de son peuple, qu’il a souhaité construire dès son arrivée au trône. Compte tenu de la tragédie qui a touché la région de Valence, il n’est pas étonnant de lui avoir consacré du temps. Moins attendue en revanche était la note de soutien, de fierté et d’espoir envers la jeunesse espagnole et je l’ai trouvée particulièrement bienvenue ! 👍

Le discours

  1. Le roi Felipe VI a commencé par évoquer le phénomène météorologique de goutte froide (“la DANA” en espagnol) qui a touché en particulier la région de Valence. Plus de 800 000 personnes ont été touchées. Le roi exprime son respect pour les sinistrés, leur douleur ainsi que leur tristesse à ne pas oublier. Ce type d’événement doit renforcer le peuple espagnol. La solidarité a été déployée mais frustration, douleur et impatience ont été réveillées. À travers cet événement, le peuple a pris conscience du bien commun. Cette notion doit être une orientation constante et le couple royal d’Espagne en est aussi garant.
  2. Immigration : phénomène complexe, qui a toujours existé mais qui, sans gestion adéquate, peut faire naître des tensions dans la cohésion sociale. Néanmoins, ce thème doit être appréhendé tenant compte de l’effort d’intégration, des lois de civisme et de la dignité. La manière dont sera traitée la questoin de l’immigration définira l’identité du peuple espagnol.
  3. Logement : Felipe VI admet la difficulté à trouver un logement, en particulier pour les jeunes et les plus précaires et surtout dans les grandes villes. La demande est supérieure à l’offre. Un dialogue est donc nécessaire entre les différents acteurs pour trouver des solutions.
  4. Scène internationale : nous sommes dans un momentum où sont présents la remise en question du droit international, le déni de l’universalité droits humains, le doute sur le multilatéralisme pour affronter les problèmes mondiaux (pandémie, transition énergétique…) voire la remise en question du régime de la démocratie. Le roi d’Espagne appelle à défendre ces principes et valeurs car elles sont l’identité espagnole mais aussi européenne et le legs pour les générations futures. D’ailleurs, la Constitution espagnole de 1978 doit être une référence pour le pacte du vivre-ensemble car elle garantit le bien commun, les droits et libertés qui sont les piliers espagnols de l’État social et de la démocratie). Le dialogue doit permettre de protéger ce pacte. En ce sens, les conflits politiques ne doivent pas éluder la demande populaire de sérénité, aussi bien dans la sphère publique que privée, pour faire face aux projets communs ou individuels et protéger ceux qui en ont le plus besoin. La réforme de l’article 49 de la Constitution, vis-à-vis des personnes handicapées, est un bon exemple de ce qu’il est possible de construire à l’unisson.
  5. L’Espagne est un grand pays et un modèle de développement de la démocratie des dernières décennies. Il reste certes encore beaucoup à faire mais l’économie va dans le bon sens, idem pour le niveau de vie et l’avenir (national et international) a du potentiel grâce à la jeunesse. Le roi Felipe VI d’Espagne démontre dans un premier temps qu’il a bien conscience des problèmes des jeunes puis met en avant le mérite qu’elle a, en particulier lorsqu’elle est venue en masse aider les sinistrés du phénomène météorologique de goutte froide.
  6. Le souverain espagnol termine en revenant justement sur ces sinistrés et les invite à ne pas perdre espoir, exhorte la solidarité qui doit toujours être présente et souhaite que les aides arrivent à tous ceux qui en ont besoin. Le plus rapidement cela sera fait, plus fort sera le sentiment de communauté. Se souvenir du chemin parcouru, la confiance dans le présent et l’espoir dans l’avenir sont les piliers du bien commun espagnol.

Que retenir des mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne ?

J’ai choisi de lire la version en espagnol afin de coupler découverte et gain linguistique. Néanmoins, la version française est celle d’origine, Juan Carlos d’Espagne ayant collaboré en français avec Laurence Debray pour réaliser ces mémoires :

Abdication et départ

Le roi Juan Carlos Ier a abdiqué en 2014 et est parti le 2 août 2020. Il explique être parti vivre loin, à Abu Dhabi aux Emirats Arabes Unis, pour le bien de la Couronne. Cette décision a été unilatérale : « Sin avisar a nadie. » (p. 23)

Victime

Ce qui est frappant à la lecture de cette autobiographie est que dès le préambule et jusqu’à la fin, Juan Carlos Ier se pose en victime. La position est inconfortable pour le lecteur qui se sent parfois un peu « en trop ». Le roi exprime son désir de donner sa version des faits :

« Siento que me roban mi historia » (p. 13)

« Mi historia », oui car dans cette longue histoire, il en ressort trop souvent de quoi se mettre en avant et cela aussi est incommode lorsque l’effet est récurrent. Il aimerait qu’on le voie comme il nous l’expose. Bien sûr, on trouve de l’autocritique, quelques remises en question mais la balance est très déséquilibrée entre le positif et le négatif, le constat d’erreurs ou d’échecs. Après avoir vécu près de 40 ans en étant l’objet de toutes les attentions, peut-on vraiment être au clair avec soi-même ?

Amertume

Elle ressort également dès le début. Bien sûr, sa vie de roi a été une mission de tous les jours et on le comprend bien à la lecture mais il semble manquer de recul par rapport à la vie ordinaire des autres citoyens. Bien que soumise à des obligations, sa vie a été synonyme de nombreuses rencontres, de voyages à travers le monde (242 visites officielles dans plus de 100 pays, précise-t-il p. 371) même à une époque où la pratique était peu répandue, de privilèges en tous genres (invitations, cadeaux, soins quotidiens, meilleurs médecins…) et tout simplement d’être respecté. Il est dommage, à mon avis, qu’il ne l’évoque pas. Le roi a aussi l’opportunité de livrer ses mémoires, de donner sa vision des événements, de les publier, d’être lu, d’intéresser. Or, beaucoup d’anonymes n’ont pas cette chance.

Peine du « paria »

Il se dégage beaucoup de peine tout au long du récit et cela pose question au lecteur. On assiste à la vieillesse d’un homme « nu » sans le faste de ses privilèges. Malgré tout, on ne peut oublier qu’il vit dans de bonnes conditions matérielles et accompagné de personnel à ses soins. Ce qui lui manque surtout : la famille, les amis et être entouré par une foule de gens, comme ce qu’il a connu durant sa vie d’adulte. Il parle même du fait d’être devenu un paria, le mot est fort, c’est le sien :

[…] « cuando he pasado de ser un rey en su palacio a un paria en la otra punta del mundo. » (p. 121)

Maillon manquant

Ce qui est manquant à la lecture est un autre angle de vue sur les faits relatés. Tout ce qui est écrit reflète-t-il la réalité ? A le lire, il a tout vu et su, toujours eu raison. Bien sûr, il s’agit d’une autobiographie et sa voix est maîtresse mais nous aurions pu avoir des extraits de correspondance par exemple ou bien des entretiens. En particulier, la voix de Felipe VI est attendue mais on comprend qu’a priori on n’y aura jamais accès. Compte tenu de « l’étiquette », il est vrai que Juan Carlos Ier a déjà fait un gros effort de communication en publiant ses mémoires, lui en demander plus est peut-être trop.

Décalage

Dans ce livre, Juan Carlos Ier propose des confidences mais émet aussi des revendications. Il avoue son décalage avec certaines décisions contemporaines comme la transparence financière totale demandée à la Couronne (p. 64). Il est également sceptique sur les Lois de mémoire (« Leyes de memoria », p. 65).
Dans la même lignée, le roi espagnol soutient qu’il convient, de nos jours encore, de ne pas ressortir les vieux dossiers de la Guerre civile espagnole. Il semble s’agir d’un choc générationnel et sociétal, comme le reconnaît le roi, il a été éduqué dans un autre « monde ».

« Hoy en día, hay quienes sienten la necesidad de redescubrir una « memoria histórica », como se dice. […] puedo entenderlo, pero no es eso lo que he observado recientemiente en las últimas decisiones gubernamentales […] cuando hemos movilizado tantos esfuerzos para poner fin a estos sufrimientos. » (pp. 262-263)

Il est évident que ce genre de propos va heurter certaines familles.

Franco

Il peut être malaisant pour certains de lire toutes les familiarités et le respect profond de Juan Carlos Ier envers Francisco Franco mais tel est son ressenti.

VGE

Le cliché de l’arrogance française semble traverser les temps ! Plusieurs évocations de Valéry Giscard d’Estain ressortent de ces mémoires. A chaque fois, le roi d’Espagne ne manque pas d’exposer son animosité envers le Français :


« Cada vez que venía, tenía la impresión de que se creía Napoléon […]. Su arrogancia, que rayaba en la condescencia, podía hacer sombra a su inteligencia. » (p. 213)

Mitterrand

A la différence de VGE, Juan Carlos d’Espagne a eu un bon contact avec François Mitterrand :


« François Mitterrand me escuchó. Recuerdo a un hombre serio y distante, culto y carismático, parco en palabras innecesarias y con una clara visión de futuro para Francia y Europa. Se mostró atento y simpático, más pragmático de lo que yo esperaba. » (p. 322)

Dates marquantes

Le roi Juan Carlos n’omet pas les dates marquantes de l’Espagne qu’il a connue : son rôle dans la retraite des troupes espagnoles du Sahara pendant la « Marche verte », l’attentat de l’ETA contre Luis Carrero Blanco, le rôle sous-jacent des Etats-Unis d’Amérique dans la Transition espagnole, la Catalogne de 2017, le moment où il a compris que l’Amérique latine devait faire partie de la politique étrangère de l’Espagne, etc.

Contemporanéité

Le roi d’Espagne fait quelques incursions dans le présent et ne manque pas de critiquer certains points : les politiciens et leur attitude ou encore le référendum de 2017 en Catalogne. Les phrases acerbes fleurissent, même pour quelqu’un qui disait vouloir s’effacer :

[…] « cuando la Corona trabaja codo a codo con el Gobierno podemos hacer frente a los desafíos. Espero que el Gobierno actual y los venidores no lo olviden. » (p. 323)

Afrique ?

Malgré son appétence pour le continent, il ne le mentionne que peu et c’est le roi Hassan II du Maroc qui ressort surtout. Pourtant, Juan Carlos d’Espagne a réalisé plusieurs voyages officiels en Afrique et a reçu des chefs d’Etat. D’ailleurs, vous pouvez retrouver la venue de Léopold Sédar Senghor en Espagne et celle du couple royal espagnol au Sénégal dans mon ouvrage 😉

Conclusion

Pour conclure, les mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne ont l’intérêt et le mérite de rendre sa figure moins abstraite et protocolaire. On arrive à mieux le connaître, en partie seulement. C’est une personne ouverte aux autres (« Visito países, no Gobiernos., pp. 373 et 378), qui a besoin d’être aimée, d’être entourée de beaucoup de monde et de se trouver au centre de l’attention d’où sa faiblesse actuelle en plus d’être, bien entendu, une personne âgée.

Pour un éventuel autre ouvrage, j’aurais aimé avoir davantage sa vision sur le rayonnement de l’Espagne à l’étranger.

MAJ décembre 2025 – Page simple pour un Web allégé.