L’Espagne a-t-elle une stratégie polaire ?

Oui, l’Espagne a bien une stratégie polaire et l’affirme sans ambiguïté dans son document intitulé à juste titre… Directives pour une stratégie polaire espagnole (Directrices para una estrategia polar española) :

« Considerar su presencia en las zonas polares como un asunto de Estado y como fundamento de su participación en las actividades polares con todos sus medios (civiles y militares) ».

« Considerar el interés geopolítico que para España tiene su presencia en el Ártico y el mantenimiento de su estatus de Estado observador en el Consejo Ártico. »

Contexte

Le changement climatique accélérant la fonte de la banquise glaciaire, l’Arctique sera de plus en plus le théâtre de conflits dans le but de conquérir l’espace terrestre mais aussi les ressources énergétiques enfouies dans le sol du pôle Nord. La Russie œuvre depuis 2000-2001 à poser sa marque sur le grand Nord mais l’Europe compte bien aussi prendre sa place :

« Les années 2000, avec la première présidence de Vladimir Poutine, replacent l’Arctique en bonne place dans les priorités russes. La Russie est le premier État arctique à déposer, dès 2001, une demande officielle d’extension de son plateau continental auprès de la Commission des limites du plateau continental des Nations Unies ». (Source : Clara Loïzzo, La Russie, puissance arctique contrariée, Géoconfluences, février 2025)

Enfin, notons que 7 des 8 pays riverains de l’Arctique sont membres de l’OTAN : le Canada, les Etats-Unis, le Danemark (détenteur du Groenland), l’Islande, la Norvège, la Suède et la Finlande. La Russie est le seul pays hors de cette alliance.

Distinction

Quand on parle de l’Antarctique, on fait référence à un continent alors que l’Arctique est un océan. Le premier est inhabité et libre quand le second est entouré de territoires peuplés qui convoitent cet espace maritime.

Carte : Bosonic dressing – CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7087131

Carte : CIA World Fact Book, domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7894803

Diplomatie espagnole

L’Espagne a adhéré au Traité de l’Antarctique en 1982 et a signé le protocole de Madrid (protocole au traité sur l’Antarctique relatif à la protection de l’environnement en Antarctique ou protocole de Madrid) en 1991. Ce protocole pose les contours d’actions d’évaluation, de conservation, de prévention et de protection. La France fait aussi partie des 32 Etats signataires.

Autre point diplomatique à noter, l’Espagne a été admise en 2006 comme pays observateur du Conseil de l’Arctique (la France, en 2000), émanation de l’ONU, de la Convention sur le Droit de la mer. En effet, le royaume n’ayant pas de revendication territoriale dans les pôles, il ne peut rejoindre les 8 Etats membres du Conseil. Egalement, l’Espagne est membre depuis 2009 du Conseil de l’IASC (International Arctic Science Committee), le Comité International de Science de l’Arctique.

Concrètement, l’Espagne possède dans l’Antarctique un navire scientifique, l’Hespérides, de la Marine espagnole ainsi que deux bases scientifiques (Gabriel de Castilla sur l’île de la Déception et Juan Carlos Ier sur l’île Livingston) de l’Armée de terre espagnole.

Campagne de recherche Antarctique 2025

En février 2025, a eu lieu la “XXXVIII Campaña de Investigación Antártica Española”, sous l’égide du Comité Polar Español. A cette occasion, 28 projets scientifiques ont été accueillis, réunissant près de 300 professionnels. Trois navires scientifiques ont été déployés : l’Hespérides, de la Marine espagnole, le Sarmiento de Gamboa de l’agence d’Etat nommée CSIC (Consejo Superior de Investigaciones Científicas) et l’Odón de Buen, le plus grand navire océanographique de la flotte espagnole qui permettra la réalisation de tests avec la glace.

Cette campagne, financée à hauteur de 18,5 millions d’euros, a connu une hausse de 9% de son budget par rapport à l’année précédente, signe que l’Espagne compte bien ne pas se laisser distancer sur ce terrain d’investigation.

En 2026 devrait être terminée la construction d’un nouveau laboratoire en collaboration avec le Portugal.

Selon la ministre espagnole de la Science, de l’Innovation et des Universités, l’Espagne se situe parmi les 10 nations de tête pour la recherche polaire.

Comité Polaire Espagnol

En 1988, le Programme national de recherche dans l’Antarctique (Programa Nacional de Investigación en la Antártida, PINA) marque les débuts de la stratégie espagnole dans cette zone polaire. Dix ans plus tard, en 1998, le Comité Polar Español, sous l’autorité du Ministère de la Science, de l’Innovation et des Universités (MICIU en espagnol), est en charge de la coordination des travaux espagnols de recherche, de développement et d’innovation (« I+D+I ») effectués dans les zones polaires : Antarctique (pôle Sud) et Arctique (pôle Nord).

Et l’Arctique ?

L’Espagne n’a pas de présence dans ce pôle. Faible sur ce point, l’Espagne doit alors miser sur avec les collaborations. Ses intérêts sont notamment placés dans une stratégie de gestion responsable des ressources halieutiques et de pêche durable.

La région connaît une concurrence croissante entre les grandes puissances que sont la Russie, les Etats-Unis d’Amérique et la Chine. Les enjeux sont la captation des ressources du sous-sol et la domination sur les futures routes maritimes qui s’ouvriront avec l’accélération et la probable permanence de la fonte des glaces d’ici quelques années.

Mon regard

L’Espagne avance pas à pas mais sûrement dans sa stratégie non pas de conquête des pôles puisqu’elle n’est pas voisine de ceux-ci mais d’une présence tout de même affirmée. Cette dernière prend la forme de l’enjeu scientifique et utilise la coopération inter-étatique pour participer à des projets qui opèrent une visibilité pour le royaume. Pour cela, l’Espagne mise fièrement sur la science : « Porque sin ciencia no hay futuro », slogan par lequel se termine la vidéo de la Campagne de recherche Antarctique 2025.

D’ailleurs, parmi la liste des mesures du Traité de l’Antarctique, la mesure numéro 22 a un intérêt souligné par le gouvernement 2022 de Pedro Sánchez : l’entrée dans les sites et monuments historiques de l’Antarctique l’épave de San Telmo. Ce navire de la navire espagnole a disparu en 1819 lors d’une tempête. A bord se trouvaient 644 marins dont une partie des corps s’est échouée sur l’île de Livingston… justement celle où se trouve actuellement la base Juan Carlos Ier.

Quant au nom de l’autre base espagnole dans l’Antarctique, Gabriel de Castilla, son nom est tiré du navigateur espagnol auquel est attribué la découverte documentée des terres arctiques lors d’une expédition, en 1603.

Pour l’Espagne, l’Antarctique doit rester un espace de coopération et libre mais… jusqu’à quand cela sera-t-il encore possible ?

Pedro Sánchez, en 2021 :

[…] « es tan importante garantizar que la Antártida siga siendo un espacio libre, un espacio libre y también un espacio cooperativo para el desarrollo de proyectos científicos, en un marco que se tiene que construir a través de la mutua confianza y la cooperación internacionales. »

La concurrence internationale (Europe comprise) accrue dans l’Arctique, cette fois, pourrait, à moyen ou long terme, mettre à mal le secteur espagnol de la pêche, l’économie dite « bleue » mais aussi du transport maritime. Effectivement, pour les échanges entre l’Asie et l’Europe, la route par la nord de la Sibérie serait plus avantageuse que celle passant par le canal de Suez et le détroit de Gibraltar. L’Espagne le sait. Son document définissant la stratégie polaire date de 2016, en attente du prochain élan politique ?
La France vient de le faire en publiant début décembre 2025 son document de « Révision à mi-parcours de la stratégie polaire française » 2026-2040.

La Légion d’honneur de Francisco Franco

La sénatrice Nadège HAVET et plusieurs de ses collègues ont déposé le 19 novembre 2025 une proposition de résolution pour, je cite : «  Déclarer Francisco Franco indigne de la Légion d’honneur ».

Petite-fille de réfugiés espagnols, la sénatrice explique au Télégramme :

« Franco incarne l’oppression, la répression et la violation systématique des droits humains. Son régime a causé la mort de centaines de milliers de personnes et l’exil de nombreux républicains espagnols. »

L’exil des Républicains espagnols en France, nommé La Retirada (la retraite) a vu près de 500 000 Espagnols franchir les Pyrénées pour rejoindre la France, en quête de paix mais les conditions d’accueil ont été loin de leurs espérances et de ce qu’on pouvait attendre du pays de la « Liberté, égalité, fraternité ».

Qui a remis la Légion d’honneur à Franco ?

Le maréchal Philippe Pétain a remis la Légion d’honneur au « Caudillo » Francisco Franco en 1928 au grade d’officier puis en 1930 pour celui de commandeur.

L’ancien consul honoraire d’Espagne à Rodez (France), Jean Ocana, explique son parcours du combattant pour retirer la Légion d’honneur à Franco depuis 2016, année durant laquelle il a appris avec stupeur la nouvelle. Or, selon ses informations, on ne peut retirer une telle reconnaissance à une personnalité décédée en vertu du manque de contradictoire, ce que le tribunal administratif de Paris consigne en effet en 2018.

« Le tribunal administratif de Paris juge qu’il n’est pas permis de retirer la distinction accordée à un étranger décédé. Une disposition du code de la Légion d’honneur semble pourtant justifier une telle mesure, et l’impossibilité de respecter le principe du contradictoire ne paraît pas devoir s’y opposer. »

Dorénavant, seul un président de la République française pourrait procéder au retrait de la Légion d’honneur pour une personne défunte. Ce ne sera vraisemblablement pas Emmanuel Macron.

La sénatrice Nadège Havet a néanmoins noté un vice de procédure : « Pour recevoir une telle décoration, on doit avoir pris en grades de manière échelonnée, or Franco est passé du premier au dernier grade d’un coup. »

Une pétition citoyenne

Parallèlement, une pétition citoyenne a été déposée par Nicolas Le Corvec le 1er septembre 2025 sur la plateforme de l’Assemblée nationale. Pour l’heure, elle semble manquer de visibilité et ne recueille pas les 100 000 signatures nécessaires à son examen en commission. Extrait :

« Cinquante ans après sa mort, cette décoration est un affront.

Un affront aux victimes du franquisme.

Un affront à l’histoire démocratique de la France.

Un affront à la cohérence de notre République. »

La Coordination Caminar (Coopération entre organisations mémorielles des descendants et amis des exilés de l’Espagne républicaine) insiste et décline 6 arguments pour retirer cette médaille à Franco. Ce maintien pose effectivement des questions de justice et d’ordre social.

Une date symbolique

La date de ce dépôt de résolution au Sénat n’est pas dénuée de symbole puisque le 20 novembre 1975 le général Francisco Franco s’éteint et son régime prend fin.

Entretien vidéo de Juan Carlos Ier d’Espagne

Dans le contexte de la sortie des mémoires de Juan Carlos Ier, intitulés Réconciliation, le journaliste Stéphane Bern a réalisé s’est rendu aux Émirats Arabes Unis, à Abu Dhabi, pour un entretien avec l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos Ier.

Tout d’abord, il faut savoir que cette publication des mémoires s’effectue dès l’origine en français, avec la collaboration de Laurence Debray, fille de Régis Debray. Cette dernière et Juan Carlos Ier ont déjà partagé des moments dans le cadre de la sortie d’un autre ouvrage, une biographie, intitulée Mon Roi déchu : Juan Carlos d’Espagne. Selon les dires de l’intéressée, c’est le roi lui-même qui l’aurait appelée et choisie pour l’aider à rédiger ses mémoires (source).

Sommaire des thèmes évoqués dans l’entretien vidéo

  • Juan Carlos et le général Franco
  • Juan Carlos et l’accession au trône
  • Juan Carlos et son père
  • Juan Carlos et la tentative de coup d’État en Espagne
  • Juan Carlos et les affaires
  • Juan Carlos et l’exil
  • Juan Carlos et la famille

Mon regard

Il peut être intéressant de regarder cette vidéo pour constater la très bonne maîtrise du français que conserve l’ancien souverain espagnol. Cela s’explique par le fait qu’il a passé une partie de son enfance en Suisse.

Le choix de Stéphane Bern comme présentateur permet de s’assurer un cadre polissé dans lequel l’étiquette sera respectée même si on peut saluer le Franco-Luxembourgeois de ne pas avoir omis les sujets qui « fâchent » ainsi que le titre de l’entretien : « Juan Carlos : les confidences d’un roi en disgrâce ».

Pour le fond, on apprend peu de choses. Vingt-cinq minutes, c’est assez court pour aborder autant de thèmes, on reste sur sa faim. Chaque thème évoqué aurait en effet pu faire l’objet d’une heure d’entretien ! Peut-être que cibler sur 3 thèmes aurait permis de laisser la place à des réponses plus fournies.

Une réponse du roi émérite Juan Carlos (à 22’27 min.) précise le choix du titre des mémoires :

Ca s’appelle comme ça [Réconciliation, titre du livre] parce que j’ai voulu dire qu’après la guerre civile, ce qu’on a fait, la Constitution, c’est vraiment une réconciliation de tous les partis et [que] tous les gens de gauche, de droite sont dans la Constitution.

Regardez l’intégralité de l’entretien

MAJ décembre 2025 – Page simple pour un Web allégé.