Réponse courte : oui ! Je vous propose une analyse résumant la stratégie IA espagnole, très habilement nommée : HispanIA 2040 et disponible en 84 pages PDF par ici. Ensuite, mon regard sur cette stratégie.

De quoi s’agit-il ?
HispanIA 2040, la stratégie IA espagnole, déroule 5 grands axes :
- Réduire l’inégalité
- Moderniser le tissu productif
- Fortifier l’Etat providence
- Atteindre la durabilité environnementale
- Renforcer les systèmes de sécurité et la défense
L’Espagne voit devant elle 3 grands défis à relever : le vieillissement démographique, l’urgence climatique et la bataille féroce qui se joue pour la suprématie technologique. Elle se projette aussi en se préparant à une Union européenne plus élargie encore et dont les subsides ne lui bénéficieraient plus autant, au profit des nouveaux entrants qu’elle devrait contribuer, à son tour, à soutenir.
Douze pistes d’actions prioritaires sont ensuite dégagées.
Constat émis
On assite aujourd’hui à l’essor de l’IA car la puissance des ordinateurs le permet, favorisant les algorithmes complexes et grâce aux investissements des grandes entreprises de la « tech » dans le monde. Certaines personnes craignent l’arrivée d’une IA omnipotente qui remplacerait l’être humain or, nous explique le document stratégique espagnol, cette IA n’existe pas à l’heure actuelle ni probablement durant notre siècle.
Les atouts de l’Espagne
Pour atteindre ses objectifs, l’Espagne peut compter sur des atouts comme son réseau d’infrastructures numériques de pointe, une population ayant en majorité des connaissances numériques et des entreprises qui ont commencé à intégrer l’IA dans leur quotidien.
Les leviers de progrès pour l’Espagne
Afin de monter en puissance, l’Espagne a besoin d’améliorer la formation, d’attirer les talents en technologies avancées, de doubler ses efforts en innovation, de faciliter l’intégration de l’IA dans les entreprises et l’administration publique ainsi que de favoriser le développement de modèles souverains… le tout d’ici 2040 !
Pour mesurer ses atouts et leviers d’amélioration, l’Espagne a élaboré des indicateurs répartis sur 4 périodes de temps : 2010-2020, le dernier chiffre en date, l’objectif pour 2030 et l’objectif pour 2040.
1. Moderniser le tissu productif
L’augmentation du taux d’emploi et des flux migratoires ne seront pas suffisants pour augmenter la production. L’IA pourra alors aider pour gagner du temps. Grâce à cela, il serait possible de se consacrer davantage à l’aspect humain et émotionnel. L’IA doit aussi être intégrée dans les TPE et PME et ceci quel que soit le secteur d’activité et le territoire. Cet aspect paraît essentiel afin de ne pas creuser les inégalités avec les grandes entreprises.
2. Fortifier l’Etat providence
A nouveau, le temps libéré est mis en avant avec pour avantage de favoriser la prise en charge humaine, la prévention, le système de soins et la satisfaction du citoyen vis-à-vis des services publics. L’éducation aussi devra se mettre à l’IA pour l’enseignement, l’évaluation, la détection des troubles de l’apprentissage et utiliser le temps dégagé pour accentuer l’approche humaine ou la gestion des établissements.
3. Atteindre la durabilité environnementale
Les Espagnols vont devoir changer leur manière de se déplacer (gestion du trafic, des transports en commun), de produire et de consommer afin d’alléger leur empreinte écologique. L’IA pourra favoriser une meilleure gestion des systèmes de production, de distribution et de stockage énergétique. Sur ce dernier point et à l’échelle internationale, le réseau « smart grid » qui relie l’Espagne à l’Europe et au nord de l’Afrique. Quant à la gestion de l’eau, elle est depuis plusieurs décennies un point crucial pour l’Espagne et ceci pourrait être allégé par le recours à l’IA dans la détection des fuites, de pollution, de l’arrosage ajusté dans l’agriculture, la gestion et la prévention des effets du changement climatique, etc.
4. Renforcer les systèmes de sécurité et de défense
Face à l’essor de la guerre hybride, l’IA peut jouer un rôle clef. La dépendance aux grandes entreprises étrangères, en particulier américaines, est soulevée. Par ailleurs, la défense devient facilitée par l’abondance de données qui peuvent être croisées, la logistique de défense, optimisée et la gestion de crise, plus agile.
5. Réduire l’inégalité
Trois scénarios sont esquissés. Dans le premier, l’adoption de l’IA par les travailleurs les plus formés reproduirait les inégalités, comme cela a été le cas lors de l’arrivée d’Internet au grand public Dans le deuxième scénario (nommé « Substitution » !), l’IA dépasserait les capacités des travailleurs qualifiés, des « cols blancs » et les mettrait donc au chômage sans améliorer non plus les salaires des travailleurs les moins qualifiés. Dans le dernier scénario, c’est la complémentarité de l’IA avec les travailleurs des classes moyenne et peu qualifiée qui est envisagée. Ainsi, les travailleurs les plus qualifiés ne perdent rien et les autres montent en compétence. Quant au partage des richesses et des rentes du capital, le document pose que les inégalités continueront de s’agrandir. Cependant, l’espoir réside dans une utilisation de l’IA au sein des services publics afin de rétablir l’égalité des chances.
Mon regard
Le constat est posé de manière assez complète, ce qui donne un peu le vertige au lecteur devant l’immensité des objectifs à accomplir.
Néanmoins, pour une réelle vision d’ensemble, il me semble nécessaire de compléter la stratégie HispanIA 2040 avec celle de 2024, Estrategia de Inteligencia Artificial 2024 qui s’attachait davantage à démontrer ce qu’il fallait faire alors que ce document de 2025 explique pourquoi il est important de le faire. L’adoption de l’IA par le grand public voire son adhésion, est ici recherchée.
Dès la préface de Pedro Sánchez, l’IA est présentée comme un outil d’aide au progrès, à trouver des solutions aux problèmes (aux « défis » édulcore-t-on) d’aujourd’hui et de demain, pour tous (pas seulement pour quelques-uns), pour renforcer la démocratie espagnole et aider ses citoyens. Pour cela, explique le document stratégique, il est nécessaire de légiférer pour donner des limites qu’il reste à définir dans le débat public.
C’est donc une vision bien positive de l’IA qui est ici proposée même si une nécessité d’élaborer des limites est bien posée.
« España no debe temer a la IA. Todo lo contrario […] » (p. 11)
On voit aussi que le seul recours présenté est le modèle économique d’une croissance toujours plus forte.
L’essor de l’IA paraît comparé par l’Espagne à celui d’Internet à la fin des années 1990 et le royaume ne souhaite manifestement pas manquer ce nouveau virage mais au contraire être dès le début (du grand public) dans la course. Ce que j’apprécie particulièrement est que les avantages économiques sont clairement identifiés mais sans omettre la portée humaine et solidaire. C’est sans doute aussi la marque d’un gouvernement socialiste : le progrès oui mais sans dévoyer le citoyen ni renier la démocratie si difficilement obtenue, en 1975 après la mort de Franco.
Derrière ce grand élan d’optimiste, on peut voir une tendance au solutionnisme technique (cf. Jacques Ellul) :
« La tecnología siempre termina creando más empleos de los que destruye […] » (p. 19)
« Bien implementada, la IA nos ayudará a hacer más con menos. » (p. 19)
Heureusement, sont pris en compte la reproduction des biais possibles de l’IA dans le traitement des données et des erreurs graves qui pourraient en découler, par exemple dans les domaines de la santé ou de la justice. Les risques de cyberattaque ou de mauvais usage des données sont aussi évoqués. L’approche n’est donc pas ingénue et va plus loin en affichant la volonté de protéger les données personnelles qui sont le « carburant » (comme le dit le sénateur Danny Wattebled dans cette audition) des modèles de langage, des algorithmes d’IA. Ceci se fera grâce aux lois européennes (AI Act, RGPD) et à l’aide de l’Agencia Española de Supervisión de la Inteligencia Artificial (AESIA). J’ai trouvé prudent et honnête d’avoir ajouté que malgré tout « le risque zéro est impossible » (p. 32).
Le besoin de souveraineté numérique, qui serait a minima européenne, est une prise de conscience qui différencie un peu le royaume espagnol de la France où lors de l’audition d’Eric Lombard sur la commande publique, en juin 2025, l’intéressé ne semblait pas en comprendre tous les enjeux malgré l’insistance répétée des sénateurs Simon Uzenat et Danny Wattebled.
Même transparence sur le point de l’environnement : il n’est pas omis que l’IA elle-même consomme beaucoup de ressources en électricité et en eau. L’IA accélère également l’obsolescence des équipements informatiques pour lesquels il faut par conséquent prévoir la gestion des déchets et/ou le recyclage. L’élan d’optimisme jaillit alors et en gras dans le texte :
« Sea como fuere, todo apunta a que estos costes se verán superados por las ganancias de eficiencia que nos brindará la IA, y que su aportación a la lucha medioambiental será positiva. » (p. 37)
[Traduction libre : Quoi qu’il en soit, tout porte à croire que ces coûts seront compensés par les gains d’efficacité que nous apportera l’IA et que sa contribution à la lutte environnementale sera positive.]
Concernant l’éducation, je note qu’elle sera conçue à l’aide de l’IA et non en dehors, comme le prédisent pour la France les auteurs de l’ouvrage Ne faites plus d’études ! Apprendre autrement à l’ère de l’IA (2025).
Le point sur les systèmes de sécurité et la défense est, paradoxalement, le moins fourni : seules 3 pages le présentent. Volonté réelle afin de ne pas tout divulguer ou manque d’informations ?
L’approche du dernier scénario, dans l’espoir de réduire les inégalités, peut paraître un brin utopique. Il ne suffit pas de mettre l’IA entre les mains d’une personne peu qualifiée pour la faire monter en compétence, tout comme on a pu le constater lorsque Internet est arrivé aux masses : 25 ans après, il existe toujours des inégalités d’accès et d’utilisation. Que fait-on des citoyens qui, pour une raison ou une autre, n’adopteront jamais l’IA ?
Cependant, il est notable que le document ne donne pas de faux espoirs sur les chances de réduction des inégalités ni sur le partage des richesses (p. 48) et affiche le doute quant à l’avenir des inégalités liées au genre, à la race ou à la classe sociale dans le contexte d’une adoption massive de l’IA (p. 48).
Pour terminer, j’aurais pu, oui, utiliser l’IA pour faire un résumé de ce document de 84 pages… lui-même indiqué comme ayant été en partie généré par l’IA :
« El texto y las imágenes de este proyecto se han realizado con la ayuda de una IA. »
J’ai pourtant préféré m’imprégner de l’entièreté du document afin d’en comprendre l’articulation d’une part et pour en extirper les « sous-textes », les connotations, d’autre part. Cela constitue aussi une information sur la stratégie adoptée, sur comment elle est transmise et à quel dessein.
