L’Institut Cervantes, un outil d’influence douce (soft power) ?

Prendre des cours d’espagnol par exemple, est-ce entrer dans une sphère d’influence culturelle ? 🤔

Créé en 1991, l’Institut Cervantes a notamment pour missions la promotion, à travers le monde, de la langue espagnole et des cultures hispaniques. Il ne s’agit pas seulement de l’Espagne mais bien de l’espagnol dans toute son étendue géographique, sa diversité et donc aussi de faire découvrir les cultures hispaniques qui y sont rattachées. Pour cela, l’institution propose des cours de langue avec la passation d’examens certificatifs, des formations pour les enseignants d’espagnol, des activités culturelles riches, des bibliothèques de prêt d’ouvrages et documents en langue espagnole, décerne chaque année un prix aux personnes qui œuvrent à la diffusion de l’espagnol (Premio Ñ), etc. Fin 2024, l’Institut Cervantes est localisé sur tous les continents, dans 90 villes de 45 pays. Terminons cette brève présentation institutionnelle en précisant que l’organisme dépend du Ministère espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la coopération (Ministerio de Asuntos Exteriores, Unión Europea y Cooperación de España).

Carte de 2017, d’autres centres ont été ajoutés depuis. Crédits : Alvaro77777 – Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=55326879

Qui est à sa tête ? 🤴

Entrons maintenant dans les détails. Qui est à la tête de cette institution ? Beaucoup de monde ! Pour ce qui nous intéresse, nous retiendrons : un conseil d’administration, un directeur mais aussi le roi Felipe VI (président d’honneur), le président du gouvernement espagnol (Pedro Sánchez à l’heure où sont écrites ces lignes) et des représentants de plusieurs ministères espagnols. À partir de là, il est évident que l’Institut Cervantes sert des intérêts stratégiques.

Définition de “soft power” ou “influence douce”

Le concept a été théorisé par l’Américain Joseph Nye, spécialiste des relations internationales. Selon lui, on distingue le “soft power” par le fait de ne pas avoir à faire la guerre par des armes, sur un véritable théâtre de guerre (ce qui serait du “hard power”). On préfère l’usage d’outils culturels, politiques ou encore économiques qui ont aussi la capacité de pénétrer les opinions publiques de manière plus subtile. D’ailleurs, comme on en parle beaucoup dans les médias, la désinformation peut être considérée un outil d’influence douce puisqu’il s’agit de perturber une opinion publique.

Diplomatie publique ou culturelle ?

Les termes “diplomatie culturelle” et “diplomatie publique” sont souvent utilisés de manière interchangeable, bien que la diplomatie publique se concentre davantage sur la communication avec le public, tandis que la diplomatie culturelle englobe un éventail plus large d’échanges culturels et de collaborations internationales. (Source)

Outils d’influence douce, la diplomatie publique et la diplomatie culturelle usent de la communication pour parvenir à leurs buts.

La diplomatie culturelle permet de se servir de la culture comme vecteur d’une image positive auprès des opinions publiques extérieures au pays initiateur, contribuant ainsi à tisser des liens culturels et à appuyer la diplomatie souhaitée. On peut se souvenir par exemple des vagues musicales J-Pop puis K-Pop qui sont apparues dans les pays occidentaux et ont suscité l’intérêt de la jeunesse (concerts, cours de langues, achat de merchandising, séries télévisées, films, voyages…). In fine, cela a reflété une image positive, un affect personnel des jeunes pour le Japon et la Corée du Sud.

La multiplication des bons résultats d’influence douce a donc favorisé l’institutionnalisation des instituts culturels comme l’Institut Cervantes. On comprend mieux pourquoi l’organisme s’emploie vivement à augmenter le nombre de locuteurs espagnols (on compte actuellement près de 500 millions de locuteurs natifs et plus de 600 millions de locuteurs potentiels) : le choix de s’exprimer dans une langue lui donne non seulement du poids, de la reconnaissance mais c’est aussi intégrer, consciemment ou non, tout un cadre culturel et, parfois, penser selon ceux-ci. En 2024, nous avons par exemple eu l’écho de chercheurs chinois indignés d’être obligés de publier leurs travaux en anglais plutôt que dans leur langue.

Quelle place pour l’Institut Cervantes au niveau européen ? 🇪🇺

Dans leur étude de 2017, Emilio Lamo de Espinosa et Ángel Badillo Matos réalisent une comparaison entre l’Institut Cervantes et ses homologues européens. Il en résulte que l’institution espagnole doit faire face à plusieurs défis :

  • Budget : comparé à d’autres instituts culturels européens, l’Institut Cervantes dispose d’un budget relativement modeste, nettement inférieur à celui du British Council au Royaume-Uni et du Goethe-Institut en Allemagne. Cela limite sa capacité à mener une action culturelle extérieure plus large et plus efficace.
    N.B. : ces chiffres de 2017 ont depuis été relevés puisque l’Institut Cervantes a affiché plus de 167 millions d’euros de budget pour l’exercice de l’année 2023.
  • Nombre de centres : l’Institut Cervantes dispose de 76 sites au total, dont 34 en dehors de l’Union européenne. Cela le place dans une position intermédiaire par rapport à d’autres instituts et peut influencer sa capacité ses capacités de rayonnement à l’étranger.
    N.B. : fin 2024, l’Institut Cervantes affiche 90 centres.
  • Diversité des fonctions : à trop vouloir se diversifier et être sur tous les terrains, on s’y perd ! Comme d’autres instituts culturels européens, l’Institut Cervantes a de multiples fonctions, cependant le modèle espagnol d’action culturelle extérieure est plus fragmenté, les compétences étant réparties entre plusieurs institutions, amoindrissant la coordination et l’efficacité de ses efforts.

Quel plan d’action 2024-2026 de l’Institut Cervantes ?

L’organisme, bien actif, publie ses objectifs pour la période en cours et ses priorités sont les suivants :

  • Renforcer la connaissance du travail de l’Institut Cervantes à l’étranger et en Espagne, en augmentant sa présence dans les médias, en particulier en Amérique latine.
  • Promouvoir l’espagnol en tant que langue scientifique (on l’évoquait plus haut), en soutenant la diffusion scientifique et en collaborant à des projets terminologiques spécialisés.
  • Consolider, étendre le réseau de centres à l’étranger et analyser de nouvelles modalités de présence.
  • Augmenter et améliorer l’offre de produits et de services, en mettant en avant leur qualité et leur accessibilité.
  • Créer un système de gestion des connaissances pour cataloguer et numériser le patrimoine documentaire de l’Institut à des fins d’utilisation interne et publique.

Il faut donc voir l’Institut Cervantes comme un outil stratégique d’influence douce. 🥸

MAJ décembre 2025 – Page simple pour un Web allégé.