Que retenir des mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne ?

J’ai choisi de lire la version en espagnol afin de coupler découverte et gain linguistique. Néanmoins, la version française est celle d’origine, Juan Carlos d’Espagne ayant collaboré en français avec Laurence Debray pour réaliser ces mémoires :

Abdication et départ

Le roi Juan Carlos Ier a abdiqué en 2014 et est parti le 2 août 2020. Il explique être parti vivre loin, à Abu Dhabi aux Emirats Arabes Unis, pour le bien de la Couronne. Cette décision a été unilatérale : « Sin avisar a nadie. » (p. 23)

Victime

Ce qui est frappant à la lecture de cette autobiographie est que dès le préambule et jusqu’à la fin, Juan Carlos Ier se pose en victime. La position est inconfortable pour le lecteur qui se sent parfois un peu « en trop ». Le roi exprime son désir de donner sa version des faits :

« Siento que me roban mi historia » (p. 13)

« Mi historia », oui car dans cette longue histoire, il en ressort trop souvent de quoi se mettre en avant et cela aussi est incommode lorsque l’effet est récurrent. Il aimerait qu’on le voie comme il nous l’expose. Bien sûr, on trouve de l’autocritique, quelques remises en question mais la balance est très déséquilibrée entre le positif et le négatif, le constat d’erreurs ou d’échecs. Après avoir vécu près de 40 ans en étant l’objet de toutes les attentions, peut-on vraiment être au clair avec soi-même ?

Amertume

Elle ressort également dès le début. Bien sûr, sa vie de roi a été une mission de tous les jours et on le comprend bien à la lecture mais il semble manquer de recul par rapport à la vie ordinaire des autres citoyens. Bien que soumise à des obligations, sa vie a été synonyme de nombreuses rencontres, de voyages à travers le monde (242 visites officielles dans plus de 100 pays, précise-t-il p. 371) même à une époque où la pratique était peu répandue, de privilèges en tous genres (invitations, cadeaux, soins quotidiens, meilleurs médecins…) et tout simplement d’être respecté. Il est dommage, à mon avis, qu’il ne l’évoque pas. Le roi a aussi l’opportunité de livrer ses mémoires, de donner sa vision des événements, de les publier, d’être lu, d’intéresser. Or, beaucoup d’anonymes n’ont pas cette chance.

Peine du « paria »

Il se dégage beaucoup de peine tout au long du récit et cela pose question au lecteur. On assiste à la vieillesse d’un homme « nu » sans le faste de ses privilèges. Malgré tout, on ne peut oublier qu’il vit dans de bonnes conditions matérielles et accompagné de personnel à ses soins. Ce qui lui manque surtout : la famille, les amis et être entouré par une foule de gens, comme ce qu’il a connu durant sa vie d’adulte. Il parle même du fait d’être devenu un paria, le mot est fort, c’est le sien :

[…] « cuando he pasado de ser un rey en su palacio a un paria en la otra punta del mundo. » (p. 121)

Maillon manquant

Ce qui est manquant à la lecture est un autre angle de vue sur les faits relatés. Tout ce qui est écrit reflète-t-il la réalité ? A le lire, il a tout vu et su, toujours eu raison. Bien sûr, il s’agit d’une autobiographie et sa voix est maîtresse mais nous aurions pu avoir des extraits de correspondance par exemple ou bien des entretiens. En particulier, la voix de Felipe VI est attendue mais on comprend qu’a priori on n’y aura jamais accès. Compte tenu de « l’étiquette », il est vrai que Juan Carlos Ier a déjà fait un gros effort de communication en publiant ses mémoires, lui en demander plus est peut-être trop.

Décalage

Dans ce livre, Juan Carlos Ier propose des confidences mais émet aussi des revendications. Il avoue son décalage avec certaines décisions contemporaines comme la transparence financière totale demandée à la Couronne (p. 64). Il est également sceptique sur les Lois de mémoire (« Leyes de memoria », p. 65).
Dans la même lignée, le roi espagnol soutient qu’il convient, de nos jours encore, de ne pas ressortir les vieux dossiers de la Guerre civile espagnole. Il semble s’agir d’un choc générationnel et sociétal, comme le reconnaît le roi, il a été éduqué dans un autre « monde ».

« Hoy en día, hay quienes sienten la necesidad de redescubrir una « memoria histórica », como se dice. […] puedo entenderlo, pero no es eso lo que he observado recientemiente en las últimas decisiones gubernamentales […] cuando hemos movilizado tantos esfuerzos para poner fin a estos sufrimientos. » (pp. 262-263)

Il est évident que ce genre de propos va heurter certaines familles.

Franco

Il peut être malaisant pour certains de lire toutes les familiarités et le respect profond de Juan Carlos Ier envers Francisco Franco mais tel est son ressenti.

VGE

Le cliché de l’arrogance française semble traverser les temps ! Plusieurs évocations de Valéry Giscard d’Estain ressortent de ces mémoires. A chaque fois, le roi d’Espagne ne manque pas d’exposer son animosité envers le Français :


« Cada vez que venía, tenía la impresión de que se creía Napoléon […]. Su arrogancia, que rayaba en la condescencia, podía hacer sombra a su inteligencia. » (p. 213)

Mitterrand

A la différence de VGE, Juan Carlos d’Espagne a eu un bon contact avec François Mitterrand :


« François Mitterrand me escuchó. Recuerdo a un hombre serio y distante, culto y carismático, parco en palabras innecesarias y con una clara visión de futuro para Francia y Europa. Se mostró atento y simpático, más pragmático de lo que yo esperaba. » (p. 322)

Dates marquantes

Le roi Juan Carlos n’omet pas les dates marquantes de l’Espagne qu’il a connue : son rôle dans la retraite des troupes espagnoles du Sahara pendant la « Marche verte », l’attentat de l’ETA contre Luis Carrero Blanco, le rôle sous-jacent des Etats-Unis d’Amérique dans la Transition espagnole, la Catalogne de 2017, le moment où il a compris que l’Amérique latine devait faire partie de la politique étrangère de l’Espagne, etc.

Contemporanéité

Le roi d’Espagne fait quelques incursions dans le présent et ne manque pas de critiquer certains points : les politiciens et leur attitude ou encore le référendum de 2017 en Catalogne. Les phrases acerbes fleurissent, même pour quelqu’un qui disait vouloir s’effacer :

[…] « cuando la Corona trabaja codo a codo con el Gobierno podemos hacer frente a los desafíos. Espero que el Gobierno actual y los venidores no lo olviden. » (p. 323)

Afrique ?

Malgré son appétence pour le continent, il ne le mentionne que peu et c’est le roi Hassan II du Maroc qui ressort surtout. Pourtant, Juan Carlos d’Espagne a réalisé plusieurs voyages officiels en Afrique et a reçu des chefs d’Etat. D’ailleurs, vous pouvez retrouver la venue de Léopold Sédar Senghor en Espagne et celle du couple royal espagnol au Sénégal dans mon ouvrage 😉

Conclusion

Pour conclure, les mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne ont l’intérêt et le mérite de rendre sa figure moins abstraite et protocolaire. On arrive à mieux le connaître, en partie seulement. C’est une personne ouverte aux autres (« Visito países, no Gobiernos., pp. 373 et 378), qui a besoin d’être aimée, d’être entourée de beaucoup de monde et de se trouver au centre de l’attention d’où sa faiblesse actuelle en plus d’être, bien entendu, une personne âgée.

Pour un éventuel autre ouvrage, j’aurais aimé avoir davantage sa vision sur le rayonnement de l’Espagne à l’étranger.

MAJ décembre 2025 – Page simple pour un Web allégé.