Sous le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez, l’Espagne a officiellement reconnu l’État de Palestine le 28 mai 2024, dans le cadre d’une action conjointe avec l’Irlande et la Norvège. Cette décision s’inscrit dans une longue tradition de soutien espagnol à la cause palestinienne.
Mon regard
Contrairement à d’autres pays, européens surtout, il y avait un large consensus parmi la population espagnole qui n’a pas eu besoin d’attendre 2024 pour savoir ce qu’elle souhaitait. En revanche, les disputes entre les partis politiques espagnols ont exposé le pays et en ont donné une image assombrie aux yeux de certains partenaires. Il s’agissait en outre pour Pedro Sánchez de contenter ses idées et son parti de gauche, d’attirer le vote de la jeunesse à l’approche des élections européennes ainsi que de mettre en avant l’Espagne sur la scène internationale.
Quelques jalons
La Palestine est une priorité diplomatique pour l’Espagne, qui lui accorde une aide financière importante. Depuis la transition démocratique, l’Espagne a toujours soutenu une solution à deux États, quelle que soit la couleur politique du gouvernement. Ceci lui a permis d’endosser le rôle de médiateur lors de la conférence de paix de 1991, précédant les accords d’Oslo. En outre, Madrid a attendu 1986 pour reconnaître Israël, ce qui explique en partie sa position actuelle.
Ce qui a motivé la décision
- Paix : le Premier ministre Pedro Sánchez considère cette reconnaissance comme “une nécessité” (en version originale) pour parvenir à la paix entre Israéliens et Palestiniens. Cette décision vise à “briser le cycle actuel de violence” dans la région.
- Soutien populaire : elle correspond au sentiment majoritaire de la population espagnole, avec 78% des Espagnols favorables à une reconnaissance de la Palestine.
- Justice historique : Pedro Sánchez fait référence aux aspirations légitimes du peuple palestinien.
- Liens historiques : l’Espagne affiche une longue histoire avec le monde arabe, depuis les presque huit siècles de présence musulmane sur le royaume (711 à la Reconquista en 1492). De plus, le royaume ibérique a une relation spéciale avec le Proche-Orient, ayant maintenu un consulat à Jérusalem depuis l’Empire ottoman en 1854. Plus proche de notre ère, pendant le franquisme, l’Espagne a adopté une position pro-arabe pour briser son isolement international, induisant des relations tendues avec Israël.
- Légitimité internationale : l’Espagne rejoint les 143 pays qui ont déjà reconnu l’État de Palestine.
Comme on pouvait s’y attendre, cette décision a créé de vives tensions diplomatiques avec Israël. Néanmoins, Pedro Sánchez a assuré qu’il ne s’agissait pas d’une décision contre l’État hébreu, plutôt une contribution à la paix dans la région.
Quelles frontières ?
L’Espagne reconnaît l’État palestinien avec les frontières de 1967 et Jérusalem-Est comme capitale, sur les lignes de démarcation qui existaient avant la guerre des Six Jours en 1967, lorsque Israël a occupé la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. Madrid ne reconnaîtra aucune modification au tracé des frontières de 1967 qui n’aurait pas fait l’objet d’un accord préalable entre Israël et l’État palestinien.
Quelles conséquences ?
- Gouvernement : l’Autorité nationale palestinienne est reconnue comme gouvernement légitime.
- Diplomatie : cette reconnaissance implique aussi l’ouverture de pleines relations diplomatiques avec la Palestine.
- Symboles : cette reconnaissance est considérée comme un acte de soutien aux droits du peuple palestinien et une réaffirmation du droit international. Bien que cette reconnaissance ait des effets plus symboliques que juridiques, elle vise aussi à créer un climat favorable à l’adhésion d’autres pays à l’Union européenne.
- Démarcation : en reconnaissant la Palestine, l’Espagne se positionne contre la position des États-Unis et d’autres pays européens qui n’ont pas reconnu l’État palestinien. Cela pourrait mettre à mal ces relations.
Si les citoyens espagnols sont largement favorables, à 78%, à la reconnaissance de la Palestine, le monde politique espagnol a montré des divergences.
Quelles réactions politiques en Espagne ?
À gauche, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Pedro Sánchez a naturellement défendu cette décision, la qualifiant de “nécessité” pour parvenir à la paix. Sumar, la coalition de gauche dirigée par Yolanda Díaz, a également appuyé cette reconnaissance. Vice-Première ministre espagnole et ministre du Travail, elle a exprimé une position ferme en faveur de la Palestine, déclarant que “la Palestine sera libre, du fleuve à la mer”, une phrase souvent interprétée comme un rejet du droit d’Israël sur les terres entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée. Cette déclaration a suscité maintes critiques, notamment de la part d’Israël, qui a condamné Pedro Sánchez pour ne pas avoir démis Yolanda Díaz de ses fonctions. La fondatrice de la coalition Sumar a également accusé Israël de commettre un “génocide” à Gaza, en réponse aux attaques terroristes du Hamas du 7 octobre 2023. Face au tollé, elle a par la suite nuancé ses propos.
À droite, le Parti populaire (PP), principal parti d’opposition, n’a pas ouvertement soutenu cette reconnaissance. Vox, parti d’extrême droite, s’est fermement opposé à cette décision. Santiago Abascal, sa tête de file, a même effectué une visite en Israël peu après l’annonce, félicitant le gouvernement israélien pour sa “fermeté” à l’égard du Hamas et dénonçant implicitement la position du gouvernement espagnol.
