Pourquoi les débris spatiaux sont-ils une préoccupation géopolitique pour l’Espagne ?

Le 4 octobre 1957, le programme spatial soviétique Spoutnik lance son premier satellite, Spoutnik 1, qui fait entrer l’Homme dans l’ère spatiale. Conséquence fâcheuse : depuis lors les débris ou déchets spatiaux s’accumulent dans l’espace.

« L’espace, au sens cosmologique, est la région située au-delà de l’atmosphère terrestre, on parle d’espace « extra-atmosphérique » ou « extraterrestre ». Par convention, on admet que sa limite basse se situe aux environs de 50 kilomètres, là où s’achève l’espace aérien. » [Tellenne, C. (2019). Introduction à la géopolitique. La Découverte. (p. 66)]

L’Union européenne

L’Union européenne a créé en 1975 l’Agence Spatiale Européenne et son port de Kourou (Guyane, département d’outre-mer de France). Ses missions sont de :

  • « Connecter et être utile » : « surveiller la Terre » (météo, changement climatique), « connecter le monde » (télécommunications), « naviguer autour du globe » (localisation)
  • « Surveiller et protéger » : « rendre l’espace plus sûr » (débris spatiaux, astéroïdes, activités solaires nuisibles)
  • « Explorer et découvrir » : utiliser les opportunités d’expérimentation de l’espace, « Explorer l’espace »
  • « Concevoir & faire fonctionner » : « Piloter des engins spatiaux », mettre en œuvre des technologies de pointe, réutilisables sur Terre, « Voyager dans l’espace » (mettre des satellites en orbite, concevoir des lanceurs et véhicules spatiaux).

L’Union européenne partage avec ses pays membres des compétences en terme de politique spatiale :

La politique spatiale de l’UE englobe le programme spatial de l’UE et les synergies existant avec la recherche spatiale et les initiatives en matière d’innovation (Horizon Europe), notamment concernant la compétitivité des systèmes spatiaux et l’accès à l’espace.

En effet, le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), rebaptisé comme tel par le traité de Lisbonne de 2007, précise :

Dans les domaines de la recherche, du développement technologique et de l’espace, l’Union dispose d’une compétence pour mener des actions, notamment pour définir et mettre en œuvre des programmes, sans que l’exercice de cette compétence ne puisse avoir pour effet d’empêcher les États membres d’exercer la leur.

L’agence espagnole

Ainsi, en marge du cadre de l’Union européenne, ses membres peuvent disposer de leur propre programme spatial. Justement, l’Espagne a souhaité adapter son cadre normatif (comme l’ont fait d’autres pays avant elle : France, Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Chine, Etats-Unis d’Amérique, Fédération de Russie, etc.) pour prendre en compte toutes ses activités en lien avec l’espace, définir une stratégie de sécurité aérospatiale nationale, tout en respectant la législation de l’Union européenne mais sans omettre sa souveraineté spatiale avec l’annonce, en 2021, de la création de la Agencia Espacial Española. Par le biais de cette agence, les objectifs sont la redéfinition et le renforcement de la sécurité nationale, avoir une coordination et un interlocuteur unique -notamment à l’international- des activités spatiales espagnoles jusque là réparties au sein de multiples structures. Toujours dans cette optique d’harmonisation, un décret royal de 2002 l’armée de l’air espagnole a élargi son appellation pour devenir « armée de l’air et de l’espace », avec pour domaine de compétence « l’aérospatial » perçu comme un continuum entre l’air et l’espace.

Mise à part cela, il faut souligner l’ambition affichée par l’Espagne de renforcer sa position dans le secteur spatial sur la scène internationale :

Las Fuerzas Armadas españolas disfrutan de los servicios que se obtienen desde el espacio, con base en importantes capacidades, pero las disponibles en el Ejército del Aire y del Espacio para garantizar el acceso de plataformas al espacio y realizar operaciones en el medio espacial con libertad y negar a otros la utilización del espacio son, ciertamente, limitadas; por el momento, se encuentra desarrollando las capacidades de vigilancia y seguimiento espacial (solo una parte de las necesarias para ejercer el control del espacio). […] Como nación no podemos ni debemos obviar una mayor atención a este tipo de capacidades para un control efectivo (defensivo y ofensivo) del espacio. […] España puede y debe buscar el rol que le corresponde en la doble acción encaminada a una colaboración internacional, en cuanto a regulación, y a la obtención de capacidades necesarias para un control efectivo del espacio ultraterrestre en el nivel que corresponda.

[Traduction libre : Les Forces Armées espagnoles bénéficient des services offerts par l’espace, qui reposent sur d’importantes capacités, mais celles dont disposent l’Armée de l’Air et de l’Espace pour garantir l’accès des plates-formes à l’espace et mener librement des opérations dans l’environnement spatial et refuser à d’autres l’utilisation de l’espace sont, assurément, limitées ; pour l’instant, elle développe des capacités de surveillance et de suivi de l’espace (une partie seulement de celles qui sont nécessaires pour exercer le contrôle de l’espace). […] En tant que nation, nous ne pouvons et ne devons pas négliger une plus grande attention à ce type de capacités pour un contrôle efficace (défensif et offensif) de l’espace. […] L’Espagne peut et doit chercher à jouer le rôle qui lui revient dans la double action visant à la collaboration internationale, en termes de réglementation, et à l’obtention des capacités nécessaires pour un contrôle efficace de l’espace extra-atmosphérique au niveau approprié.]

Le rôle du secteur privé espagnol

Cette ambition se traduit aussi par les initiatives du secteur privé, des jeunes pousses en particulier, qui se positionne sur le lancement de petits satellites, au financement moins onéreux. L’Espagne possède donc de nombreux atouts pour réussir à se hisser parmi les pays prééminents et, d’ailleurs, en décembre 2023, un article confiant du Center for Global Affairs & Strategic Studies (GASS) de l’Université de Pamplune (Espagne) sous-titrait :

« España se ha convertido en el décimo país del mundo con capacidad de acceso directo al espacio ».

[Traduction libre : L’Espagne est devenue le dixième pays au monde à avoir un accès direct à l’espace.]

Enfin, notons la sélection en 2024 de Pablo Álvarez, premier astronaute espagnol depuis 31 ans. Il devrait rejoindre la station spatiale internationale (ISS) en 2030.

Le cas particulier des débris spatiaux

Après quasiment 70 ans d’activité spatiale, les débris spatiaux sont sources de tension car ils représentent une menace pour la sécurité nationale et créent de la confusion parmi la population. Le Centre National d’Études Spatiales précise la nature des les débris spatiaux :

Les débris spatiaux sont tous les corps créés par l’Homme incluant leurs fragments ou pièces s’en étant détachées, autre qu’un véhicule spatial actif ou susceptible d’être utilisé différemment, se trouvant sur orbite.

On les distingue donc des météorites, d’origine naturelle. L’Agence Européenne Spatiale a dénombré 29 000 débris spatiaux de plus de 10 centimètres de diamètre actuellement en orbite dont 3 600 sont des satellites qualifiés de « déchets ». L’Agence Spatiale Européenne estime la quantité de débris de plus d’un millimètre à 130 millions. Il existe non seulement des risques en orbite, lorsque des engins actifs sont percutés par des débris, comme cela a été le cas en 2009 mais au sol aussi les conséquences sont redoutées pour la sécurité des populations et des infrastructures.

La crainte espagnole

L’Espagne est concernée et prend au sérieux le sujet car elle voit passer au-dessus de son territoire nombre de météorites et parfois des objets dits « artificiels ». Au titre de cette vulnérabilité aérospatiale, a été introduit dans la législation espagnole en 2022 un « Protocole d’Alertes Spatiales » comportant trois phases permettant d’évaluer le niveau de gravité de la situation. Effectivement, le royaume recense scrupuleusement chaque entrée dans son périmètre spatial. Ainsi, en 2023, ce sont 2 791 entrées qui ont été répertoriées (p. 88). Parmi celles-ci, les spécialistes considèrent que les entrées d’objets artificiels gagnent en fréquence :

« Once a week, a satellite or rocket body reenters uncontrolled through our atmosphere. »

[Traduction libre : Une fois par semaine, un satellite ou un corps de fusée traverse notre atmosphère de manière incontrôlée. Les comportements dans l’espace doivent changer.]

Or, il n’existe à ce jour pas de solution complètement efficiente pour « nettoyer l’espace » de tous les débris. L’accent est alors mis sur la prévention avec l’idée de réduire le nombre de déchets. En aval, la stratégie d’évitement consiste à modifier l’orbite programmée de ces déchets afin qu’ils prennent feu en entrant dans l’atmosphère puis retombent sur Terre dans des zones inhabitées. La tâche demeure fastidieuse, nécessite un suivi individualisé. L’absence de réglementation internationale contraignante a nécessité l’élaboration de traités et standards comme l’initiative de l’Agence Spatiale Européenne qui s’est engagée à une approche « zéro déchet » d’ici l’année 2030.

Stupeur

Fin mars 2024, un astrophysicien espagnol a identifié et qualifié de possible « missile » l’un de ces objets passé au-dessus de Gérone, de Barcelone et de la mer des Baléares. Cette simple première hypothèse a déclenché de nombreuses réactions de la population : stupeur, arguments géopolitiques, etc. L’armée de l’air allemande a ensuite quant à elle évoqué un satellite Starlink©️de l’entreprise SpaceX, appartenant à Elon Musk. Les médias ont relayé ces bribes d’informations, donnant un caractère plus officiel et alarmant de la sécurité nationale. Finalement, face à l’ampleur des réactions et après des investigations plus étayées, un organisme dépendant du Ministère espagnol de la défense, le Centro de Operaciones de Vigilancia Espacial, a nié toute intrusion d’objet artificiel pour la requalifier de météorite. L’affaire, prise au sérieux, a nécessité le déplacement de la ministre de la défense, Margarita Robles, pour visionner les vidéos. Quelques semaines auparavant, les débris d’un ancien satellite de l’Agence Spatiale Européenne a créé de semblables remous dans la population espagnole par l’incertitude du lieu de chute bien que ce retour ait été accompagné (« désorbité ») et partagé en ligne. Heureusement, l’engin a terminé sa course dans l’Océan pacifique nord.

Un sujet bien géopolitique

On le voit, au-delà même des considérations environnementales (pollution spatiale), les débris ou déchets spatiaux sont un sujet géopolitique qui peut créer des conflits à cause de leur lieu de chute, incertain bien que suivi de près. Par conséquent, on remarque que la perspective de voir des débris atteindre des habitations semble inversement proportionnelle à l’onde de choc qu’elle peut susciter au sein des populations :

La probabilité qu’un individu soit impacté par un débris spatial est estimée à 1 sur mille milliards. Comparativement, la probabilité d’être impacté par la foudre est estimée à 1 sur un million.