Toujours dans l’optique de prendre du recul pour éclairer le présent, et après celui de l’Iran en 1978, je poursuis l’analyse des discours de Juan Carlos d’Espagne avec cette fois-ci le Kenya en 1981. Pourquoi ce discours est-il intéressant ? Non seulement parce qu’il pose les bases d’une possible coopération énergétique entre l’Espagne et le reste du monde, les pays du Sud en ligne de mire bien qu’ils ne soient pas explicitement cités mais aussi parce qu’il est déjà question d’énergies vertes ! Voyons cela…
Crédit image : magnific.com
Posons les jalons
En août 1981, se tient à Nairobi, au Kenya, la conférence des Nations unies pour les sources d’énergies nouvelles et renouvelables. Le roi Juan Carlos d’Espagne y participe et prononce un discours à cette occasion. Vous pouvez aussi retrouver ce discours en anglais, à la page 110 du rapport des Nations Unies (United Nations). Cette conférence a pour but d’aborder la question énergétique à l’échelle mondiale, incluant donc les pays en développement ou « pays du Tiers-Monde » pour reprendre l’expression utlisée en 1981.
Rappelons que nous sommes en 1981 soit peu de temps après les deux chocs pétroliers qui ont lieu en 1973 et 1979 et ont montré de manière saillante la dépendance des pays aux énergies fossiles, en l’espèce le pétrole. Afin d’envisager des solutions pour l’avenir, amoindrir la dépendance, 154 pays se réunissent pour discuter des alternatives, des énergies renouvelables. [En écrivant ces lignes, on ne peut s’empêcher de penser à la situation actuelle, en 2026.] Les énergies renouvelables évoquées sont au nombre de quatorze (page « 17/15 ») dont l’énergie solaire, l’éolien, la géothermie, la biomasse…
Nous sommes également dans le contexte historique de la guerre froide entre les deux grands blocs mondiaux et malgré tout, Est et Ouest ont répondu présents à cette conférence. Des tensions sur l’axe Nord-Sud sont aussi en cours : les pays du Sud cherchant à se distancer de l’emprise occidentale.
Pourquoi au Kenya ? Ce lieu n’est pas anodin puisque le pays de cette jeune Afrique est indépendant depuis 1963 et membre actif du Mouvement des non-alignés créé en 1961. Comme son nom l’indique, ses membres ne souhaitent s’aligner ni sur l’axe Est-Ouest ni sur l’axe Nord-Sud, optent pour la volonté de sortir du schéma de dépendance coloniale et défendre, de mettre en place la souveraineté de ses membres. Ainsi, à la fois les pays industrialisés et les pays en développement recherchent l’autonomie énergétique mais pour des raisons radicalement différentes, les uns pour une indépendance purement économique et les autres pour une indépendance à la fois économique, financière et politique.
Le président de la conférence est d’ailleurs John Henry Okwanyo, ministre kényan de l’Énergie et chef de la délégation du Kenya, du gouvernement de Daniel arap Moi.
Une coopération intéressée
Le monarque espagnol met en avant deux aspects. Premièrement, la nécessité croissante d’énergie pour répondre au progrès. Deuxièmement, les énergies durables par leur caractère à la fois illimité et plus facile d’accès (technologiquement et financièrement) sont la voie à prendre pour atteindre l’autosuffisance, l’indépendance énergétique et l’émancipation politique. A nouveau, repensons au contexte de sortie de double crise pétrolière : le coût de l’énergie est un argument que le monde écoute avec attention.
Au moment de ce discours, en 1981, l’Espagne sort fraîchement de la dictature de Franco et est devenue une monarchie constitutionnelle. Juan Carlos Ier est encore à la recherche de partenaires et de crédibilité morale sur la scène internationale. Il doit montrer que l’Espagne avance vers les temps éclairés, qu’elle assoit bien la transition démocratique et devient à nouveau digne de confiance après avoir été isolée pendant plusieurs décennies.
Néanmoins, on ne peut pas parler de « diplomatie verte » pour qualifier ce discours car l’aspect environnemental n’est pas la priorité qui est plutôt le moindre coût. Le souverain espagnol démontre un certain pragmatisme en exposant le principe de l’accessibilité des énergies renouvelables. L’Espagne veut à ce propos se positionner économiquement et technologiquement comme pays pouvant apporter son expertise mais préfère afficher le registre de la « solidarité ».
Le roi d’Espagne reprend par ailleurs l’idée [encore partagée à l’heure actuelle de l’IA] selon laquelle les machines rendront l’homme plus libre car elles réaliseront les tâches les plus pénibles. L’accès à l’énergie est « un droit » alors synonyme de progrès et de « bien-être ». On le remarque, la sémantique veut ici servir des valeurs humanistes. Le terme « humanité » est justement répété quatre fois dans ce discours pourtant assez court. Le message doit passer… nous assistons à une tentative d’influence douce, de « soft power ».
Effectivement, n’oublions pas que nous sommes au Kenya, un des bastions de Mouvement des non-alignés, l’Espagne murmure ici à l’oreille des pays du Sud et cherche à se positionner comme une nation capable de comprendre aussi les besoins des pays du Sud, à « faciliter un partage équilibré des ressources disponibles ».
Enfin, l’accessibilité énergétique est perçue comme un instrument de paix et les participants de cette conférence en sont convaincus puisqu’ils viennent de traverser deux crises pétrolières et les tensions afférentes.
Et aujourd’hui, quel héritage ?
On peut s’interroger sur l’héritage de cette conférence, 45 ans après sa tenue. Les moindres réalisations résultant de cette conférence ont pu décevoir et encore en 2026 le monde porte-t-il les traces de cet « acte manqué » car les difficultés énergétiques, des pays du Sud en particulier, demeurent. Néanmoins, on peut noter l’attention portée à l’époque au sort des pays en développement.
On peut en outre s’étonner, peut-être, de voir évoquée dès 1981 la question de l’énergie nucléaire mais ils étaient déjà environ 20 pays à l’exploiter (dont 15 dans le bloc occidental). En 2026, ils sont 31 pays.
L’Espagne mise sur l’Afrique depuis plusieurs décennies et essaye de le faire à sa manière : par le « soft power » plutôt que par la contrainte. La, plus récente, création du réseau Casa África œuvre à « rapprocher l’Afrique et l’Espagne » (exprimé ainsi : d’abord l’Afrique puis l’Espagne) et démontre que cette aire géographique demeure dans ses axes d’influence et de développement de politique étrangère. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez poursuivre avec mon article : « En quoi consiste la nouvelle politique africaine espagnole : « Espagne-Afrique 2025-2028 » ? (Partie 1/2) ».
Et la France ? Elle fait des propositions et penche pour un meilleur dialogue Nord-Sud dans la lignée du gouvernement progressiste de François Mitterrand. Le ministre chargé de l’énergie, Edmond Hervé, cite le président français :
« un langage ouvert à l’immense rumeur du monde qui veut naître et à l’aspiration de 2 milliards d’êtres humains qui veulent voir reconnue et concrètement garantie leur propre dignité. Ce sera notre honneur à tous de favoriser dialogue et compréhension entre les cultures et de travailler à l’établissement, dans l’intérêt mutuel des pays industrialisés et des pays en voie de développement, d’un ordre mondial plus équitable ».
Le 4 octobre 1957, le programme spatial soviétique Spoutnik lance son premier satellite, Spoutnik 1, qui fait entrer l’Homme dans l’ère spatiale. Conséquence fâcheuse : depuis lors les débris ou déchets spatiaux s’accumulent dans l’espace.
« L’espace, au sens cosmologique, est la région située au-delà de l’atmosphère terrestre, on parle d’espace « extra-atmosphérique » ou « extraterrestre ». Par convention, on admet que sa limite basse se situe aux environs de 50 kilomètres, là où s’achève l’espace aérien. » [Tellenne, C. (2019). Introduction à la géopolitique. La Découverte. (p. 66)]
L’Union européenne
L’Union européenne a créé en 1975 l’Agence Spatiale Européenne et son port de Kourou (Guyane, département d’outre-mer de France). Ses missions sont de :
« Connecter et être utile » : « surveiller la Terre » (météo, changement climatique), « connecter le monde » (télécommunications), « naviguer autour du globe » (localisation)
« Surveiller et protéger » : « rendre l’espace plus sûr » (débris spatiaux, astéroïdes, activités solaires nuisibles)
« Explorer et découvrir » : utiliser les opportunités d’expérimentation de l’espace, « Explorer l’espace »
« Concevoir & faire fonctionner » : « Piloter des engins spatiaux », mettre en œuvre des technologies de pointe, réutilisables sur Terre, « Voyager dans l’espace » (mettre des satellites en orbite, concevoir des lanceurs et véhicules spatiaux).
L’Union européenne partage avec ses pays membres des compétences en terme de politique spatiale :
La politique spatiale de l’UE englobe le programme spatial de l’UE et les synergies existant avec la recherche spatiale et les initiatives en matière d’innovation (Horizon Europe), notamment concernant la compétitivité des systèmes spatiaux et l’accès à l’espace.
En effet, le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), rebaptisé comme tel par le traité de Lisbonne de 2007, précise :
Dans les domaines de la recherche, du développement technologique et de l’espace, l’Union dispose d’une compétence pour mener des actions, notamment pour définir et mettre en œuvre des programmes, sans que l’exercice de cette compétence ne puisse avoir pour effet d’empêcher les États membres d’exercer la leur.
L’agence espagnole
Ainsi, en marge du cadre de l’Union européenne, ses membres peuvent disposer de leur propre programme spatial. Justement, l’Espagne a souhaité adapter son cadre normatif (comme l’ont fait d’autres pays avant elle : France, Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Chine, Etats-Unis d’Amérique, Fédération de Russie, etc.) pour prendre en compte toutes ses activités en lien avec l’espace, définir une stratégie de sécurité aérospatiale nationale, tout en respectant la législation de l’Union européenne mais sans omettre sa souveraineté spatiale avec l’annonce, en 2021, de la création de la Agencia Espacial Española. Par le biais de cette agence, les objectifs sont la redéfinition et le renforcement de la sécurité nationale, avoir une coordination et un interlocuteur unique -notamment à l’international- des activités spatiales espagnoles jusque là réparties au sein de multiples structures. Toujours dans cette optique d’harmonisation, un décret royal de 2002 l’armée de l’air espagnole a élargi son appellation pour devenir « armée de l’air et de l’espace », avec pour domaine de compétence « l’aérospatial » perçu comme un continuum entre l’air et l’espace.
Mise à part cela, il faut souligner l’ambition affichée par l’Espagne de renforcer sa position dans le secteur spatial sur la scène internationale :
Las Fuerzas Armadas españolas disfrutan de los servicios que se obtienen desde el espacio, con base en importantes capacidades, pero las disponibles en el Ejército del Aire y del Espacio para garantizar el acceso de plataformas al espacio y realizar operaciones en el medio espacial con libertad y negar a otros la utilización del espacio son, ciertamente, limitadas; por el momento, se encuentra desarrollando las capacidades de vigilancia y seguimiento espacial (solo una parte de las necesarias para ejercer el control del espacio). […] Como nación no podemos ni debemos obviar una mayor atención a este tipo de capacidades para un control efectivo (defensivo y ofensivo) del espacio. […] España puede y debe buscar el rol que le corresponde en la doble acción encaminada a una colaboración internacional, en cuanto a regulación, y a la obtención de capacidades necesarias para un control efectivo del espacio ultraterrestre en el nivel que corresponda.
[Traduction libre : Les Forces Armées espagnoles bénéficient des services offerts par l’espace, qui reposent sur d’importantes capacités, mais celles dont disposent l’Armée de l’Air et de l’Espace pour garantir l’accès des plates-formes à l’espace et mener librement des opérations dans l’environnement spatial et refuser à d’autres l’utilisation de l’espace sont, assurément, limitées ; pour l’instant, elle développe des capacités de surveillance et de suivi de l’espace (une partie seulement de celles qui sont nécessaires pour exercer le contrôle de l’espace). […] En tant que nation, nous ne pouvons et ne devons pas négliger une plus grande attention à ce type de capacités pour un contrôle efficace (défensif et offensif) de l’espace. […] L’Espagne peut et doit chercher à jouer le rôle qui lui revient dans la double action visant à la collaboration internationale, en termes de réglementation, et à l’obtention des capacités nécessaires pour un contrôle efficace de l’espace extra-atmosphérique au niveau approprié.]
Le rôle du secteur privé espagnol
Cette ambition se traduit aussi par les initiatives du secteur privé, des jeunes pousses en particulier, qui se positionne sur le lancement de petits satellites, au financement moins onéreux. L’Espagne possède donc de nombreux atouts pour réussir à se hisser parmi les pays prééminents et, d’ailleurs, en décembre 2023, un article confiant du Center for Global Affairs & Strategic Studies (GASS) de l’Université de Pamplune (Espagne) sous-titrait :
« España se ha convertido en el décimo país del mundo con capacidad de acceso directo al espacio ».
[Traduction libre : L’Espagne est devenue le dixième pays au monde à avoir un accès direct à l’espace.]
Enfin, notons la sélection en 2024 de Pablo Álvarez, premier astronaute espagnol depuis 31 ans. Il devrait rejoindre la station spatiale internationale (ISS) en 2030.
Le cas particulier des débris spatiaux
Après quasiment 70 ans d’activité spatiale, les débris spatiaux sont sources de tension car ils représentent une menace pour la sécurité nationale et créent de la confusion parmi la population. Le Centre National d’Études Spatiales précise la nature des les débris spatiaux :
Les débris spatiaux sont tous les corps créés par l’Homme incluant leurs fragments ou pièces s’en étant détachées, autre qu’un véhicule spatial actif ou susceptible d’être utilisé différemment, se trouvant sur orbite.
On les distingue donc des météorites, d’origine naturelle. L’Agence Européenne Spatiale a dénombré 29 000 débris spatiaux de plus de 10 centimètres de diamètre actuellement en orbite dont 3 600 sont des satellites qualifiés de « déchets ». L’Agence Spatiale Européenne estime la quantité de débris de plus d’un millimètre à 130 millions. Il existe non seulement des risques en orbite, lorsque des engins actifs sont percutés par des débris, comme cela a été le cas en 2009 mais au sol aussi les conséquences sont redoutées pour la sécurité des populations et des infrastructures.
La crainte espagnole
L’Espagne est concernée et prend au sérieux le sujet car elle voit passer au-dessus de son territoire nombre de météorites et parfois des objets dits « artificiels ». Au titre de cette vulnérabilité aérospatiale, a été introduit dans la législation espagnole en 2022 un « Protocole d’Alertes Spatiales » comportant trois phases permettant d’évaluer le niveau de gravité de la situation. Effectivement, le royaume recense scrupuleusement chaque entrée dans son périmètre spatial. Ainsi, en 2023, ce sont 2 791 entrées qui ont été répertoriées (p. 88). Parmi celles-ci, les spécialistes considèrent que les entrées d’objets artificiels gagnent en fréquence :
« Once a week, a satellite or rocket body reenters uncontrolled through our atmosphere. »
[Traduction libre : Une fois par semaine, un satellite ou un corps de fusée traverse notre atmosphère de manière incontrôlée. Les comportements dans l’espace doivent changer.]
Or, il n’existe à ce jour pas de solution complètement efficiente pour « nettoyer l’espace » de tous les débris. L’accent est alors mis sur la prévention avec l’idée de réduire le nombre de déchets. En aval, la stratégie d’évitement consiste à modifier l’orbite programmée de ces déchets afin qu’ils prennent feu en entrant dans l’atmosphère puis retombent sur Terre dans des zones inhabitées. La tâche demeure fastidieuse, nécessite un suivi individualisé. L’absence de réglementation internationale contraignante a nécessité l’élaboration de traités et standards comme l’initiative de l’Agence Spatiale Européenne qui s’est engagée à une approche « zéro déchet » d’ici l’année 2030.
On le voit, au-delà même des considérations environnementales (pollution spatiale), les débris ou déchets spatiaux sont un sujet géopolitique qui peut créer des conflits à cause de leur lieu de chute, incertain bien que suivi de près. Par conséquent, on remarque que la perspective de voir des débris atteindre des habitations semble inversement proportionnelle à l’onde de choc qu’elle peut susciter au sein des populations :
La probabilité qu’un individu soit impacté par un débris spatial est estimée à 1 sur mille milliards. Comparativement, la probabilité d’être impacté par la foudre est estimée à 1 sur un million.
L’Espagne a dévoilé le 16 juillet 2026 sa première stratégie de diplomatie publique (2026-2028) du Ministère espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la coopération (MAEUEC). Ayant consulté ce document, j’ai souhaité avoir une première vue globale et apporter ma petite pierre à l’édifice en créant, à mon humble échelle, le Spain Soft Power Index (Indice de la puissance espagnole, en français) #SpainSoftPowerIndex.
Vous trouverez plus bas le bilan des résultats récoltés ainsi qu’un tableau synthétique pour chaque indicateur, suivi de précisions éclairant la lecture des données.
Choix méthodologique
Cet indice vous propose un suivi de la projection internationale de l’Espagne avec des indicateurs économiques, culturels et diplomatiques. Il s’agit d’une mesure indépendante du « soft power » espagnol, de la puissance douce espagnole à l’international grâce à 25 indicateurs répartis en 6 grandes catégories. Vous retrouverez en fin de page une description de chaque indicateur ainsi que les périodes retenues.
Pour ce premier état des lieux, j’ai fait le choix de comparer avec un pays, la France, afin que les résultats espagnols soient plus significatifs.
Périodicité
Compte tenu de la fréquence de mise à jour des chiffres disponibles et du temps nécessaire pour asseoir une puissance douce (« soft power »), cet indice sera mis à jour annuellement.
Axes de développement
Idéalement, il me semblerait pertinent d’ajouter par la suite d’autres indicateurs ainsi que d’autres pays mis en comparaison mais pour cela j’aurais besoin de vous, de l’expertise d’universitaires, chercheurs ou autres personnes ayant accès à des bases de données particulières pour agréger les données complémentaires. N’hésitez pas à me contacter.
Le « soft power » (littéralement « pouvoir doux » ou « puissance douce ») désigne la capacité d’un pays à influencer les autres sans recourir à la coercition militaire ou économique. Cela peut être par exemple par les moyens de la culture, des valeurs politiques, de la politique étrangère perçue comme légitime… Il s’agit d’un concept développé par le politologue américain Joseph Nye au début des années 1990.
La puissance douce est donc ce qu’un État fait pour influencer, à différencier de :
l’image qui est ce qu’il montre au monde
la perception qui est ce que le monde croit et ressent à son sujet
la réputation, qui est l’étape ultime : elle cristallise, dans la mémoire collective, l’image et les perceptions accumulées au fil du temps.
Autrement écrit :
puissance douce ≠ image, perception, réputation
image + perception = réputation
Bilan des résultats
Positionnement global international. Dans les grands indices internationaux, l’Espagne affiche un grand écart des résultats, ce qu’on peut interpréter comme un manque de stratégie globale, d’unité de ses atouts : on comprend par conséquent la volonté du gouvernement d’aller dans ce sens avec la publication de sa première stratégie de diplomatie publique (2026-2028). L’Espagne se détache particulièrement en football (dominance masculine et féminine), en tourisme, en liberté de déplacement, par ses infrastructures et son influence positive à l’Union européenne. Le football permet une visibilité particulièrement forte à l’échelle mondiale et y exceller représente un réel aout de puissance douce. En revanche, les leviers d’amélioration les plus profonds semblent être au niveau de l’environnement naturel, des opportunités et de la puissance au sein de l’ONU.
Langue et culture ✅. La langue espagnole est un poids lourd de la géopolitique espagnole et de sa puissance douce. Porté par l’Amérique latine, l’espagnol n’est pas seulement parlé en Espagne (et l’Espagne compte d’autres langues co-officielles sur son territoire). Néanmoins, avec 635 millions de locuteurs dont 519,1 millions de natifs, la langue est un fort vecteur potentiel pour l’expansion de l’influence espagnole à travers le monde. D’ailleurs, l’Espagne en est consciente et ne cesse d’élargir son réseau d’Instituts Cervantes à travers le monde. Cet avantage linguistique se retrouve dans le top 10 des films Netflix où l’espagnol est en deuxième position. Dans cette catégorie, on peut dire que l’Espagne est presque déjà à son sommet.
Économie et investissement ⬆️. Les résultats économiques de l’Espagne sont plutôt bons avec notamment ces derniers temps une croissance du PIB supérieure à la moyenne de la zone euro (21 pays) et de l’Union européenne (27 pays). Les investissements étrangers sont prometteurs bien que l’IDE puisse être encore meilleur.
Éducation et sciences ⬇️. L’Espagne attire les potentielles futures élites : le pays est en tête des pays choisis par les participants d’Erasmus+. En revanche, bien que la qualité scientifique espagnole soit reconnue, le royaume montre des faiblesses en innovation et sur les brevets. L’attraction de talents du monde de la recherche et de l’éducation en est une autre. Ces éléments freinent l’influence scientifique et technologique de l’Espagne alors que les ressources locales existent bel et bien.
Tourisme ✅. Avec la langue, le tourisme est l’autre point fort structurel de taille de l’Espagne. Non seulement les touristes viennent en nombre (96,8 millions en 2025) mais l’excédent de la balance touristique est très favorable (70,3 milliards soit 4,2% du PIB). La culture du pays, son mode de vie sont des forces dans le « soft power » espagnol.
Numérique et communication ⬇️. Sur les réseaux sociaux étudiés, les utilisateurs espagnols sont surtout présents sur Facebook et Instagram, beaucoup moins sur LinkedIn. La diplomatie espagnole en ligne est, elle, sous-exploitée : elle pourrait appuyer sa puissance douce par les réseaux sociaux, d’autant que le pays est régulièrement présents les débats internationaux.
💡Pour résumer, les grandes forces de l’Espagne sont le tourisme, le football et sa capacité à être influente au sein de l’Union européenne. Ses zones de faiblesse sont la mise en application de l’innovation, les opportunités, la transition écologique (environnement naturel), la stabilité institutionnelle (gouvernance), la cohésion sociale (santé sociale et civique) et la présence diplomatique numérique qui n’est pas pleinement capitalisée en regard du nombre relativement importants d’utilisateurs espagnols. Par ailleurs, bien que l’Espagne attire en masse les étudiants étrangers (Erasmus+), relativement peu d’enseignants chercheurs s’y implantent. Tels seront peut-être des axes que la stratégie espagnole de diplomatie publique 2026-2028 permettra d’améliorer prochainement ? 🤷♀️
Tableau synthétique
Positionnement global international (7 indicateurs)
Objectif : avoir une première vue globale de l’influence espagnole à partir des index internationaux déjà établis. Certains notent le « soft power » sous tous ses aspects, d’autres sous un seul. Vous retrouverez en fin de page une description de chaque indicateur. Quelle influence du pays dans 20 marchés clefs ? Quelle attractivité touristique ? Quel impact des exploits sportif au football ? Quelle liberté de déplacement, synonyme de puissance douce potentielle ?
Le Global Soft Power Index (GSPI) est un classement annuel publié par Brand Finance, cabinet de conseil spécialisé dans l’évaluation de la valeur des marques et des nations. C’est l’une des études les plus complètes au monde sur les perceptions des marques nationales. Date de cet indicateur : 2026.
UE : Union européenne.
ONU : Organisation des Nations Unies.
Le Nation Brands Index d’Anholt-Ipsos est une étude annuelle d’opinion publique qui mesure la réputation mondiale des pays. Lancé en 2005 par Simon Anholt et publié en partenariat avec Ipsos depuis 2008, c’est le plus ancien et le plus complet de ce type d’enquête sur les images nationales. Date de cet indicateur : 2025.
Le Country Brand Ranking (Tourisme) de Bloom Consulting est un classement annuel créé par cette agence de conseil en « place branding » (marque territoire) fondée en 2003 et basée en Espagne. Il évalue la performance des marques nationales de près de 200 pays et territoires, dans une perspective principalement économique contrairement à d’autres classements axés sur l’opinion publique. Date de cet indicateur : 2024-2025.
Le U.S. New Best Countries est un classement annuel lancé en 2016 et publié par U.S. News & World Report, le média américain connu pour ses classements universitaires et hospitaliers. Date de cet indicateur : 2026.
La santé sociale et civique est une discipline éducative qui vise à former des citoyens responsables en articulant la promotion de la santé comme droit fondamental avec l’apprentissage des droits, devoirs et valeurs nécessaires pour agir de façon solidaire et engagée dans la vie collective.
L’Índice Elcano de Presencia Global est un outil d’analyse des relations internationales développé par le Real Instituto Elcano, un centre d’études espagnol sur les affaires internationales. Publié pour la première fois en 2011, il vise à mesurer la projection externe des pays dans le monde. Date de cet indicateur : 2025.
Le FIFA World Ranking (officiellement FIFA/Coca-Cola World Ranking) est le système de classement des équipes nationales de football, publié par la Fédération Internationale de Football Association (FIFA). Introduit en décembre 1992, il s’agit du classement officiel utilisé pour déterminer les têtes de série dans les compétitions internationales. Date de cet indicateur : 5 août 2026.
Le Henley Passport Index est un classement mondial des passeports créé et publié par Henley & Partners, une entreprise internationale spécialisée dans le conseil en résidence et citoyenneté, basée en Suisse. Lancé en 2006, il s’agit du classement de référence pour évaluer la puissance et la mobilité offerte par les passeports nationaux. Date de cet indicateur : 2026.
Langue et culture (4 indicateurs)
Objectif : estimer le poids de cet atout géopolitique. Combien d’hispanophones dans le monde ? Quel poids des apprenants qui seront les futurs influenceurs potentiels de demain ? Quel poids du patrimoine culturel dans le « soft power » culturel ? Quelle présence dans la culture numérique contemporaine ?
L’Institut Cervantes est une organisation publique à but non lucratif fondée par le gouvernement espagnol en 1991. Nommée en hommage à l’écrivain Miguel de Cervantes (1547–1616), auteur de Don Quichotte, elle est la plus grande institution au monde dédiée à la promotion de la langue et de la culture espagnoles. Date de cet indicateur : 2025.
L’ODSEF (Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone) est un réseau scientifique international fondé en 2009 et hébergé par l’Université Laval à Québec (Canada). Il s’agit du bras statistique de l’Observatoire de la langue française de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie). Date de cet indicateur : 20 mars 2025.
L’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) est une organisation intergouvernementale qui rassemble les États et gouvernements partageant la langue française. Date de cet indicateur : 2026.
Les locuteurs : deux méthologies majeures existent, j’ai donc précisé les deux à des fins de transparence.
La compétence limitée : les deux organismes francophones n’utilisent pas cet indicateur mais les différentes compétences langagières.
L’Institut français et l’Alliance française sont les deux principales institutions qui promeuvent la langue et la culture françaises à l’international. Bien qu’elles partagent des objectifs similaires, elles diffèrent par leur statut, leur histoire et leurs modes d’action. Date de cet indicateur : 2026.
Les Sites UNESCO Patrimoine Mondial (World Heritage Sites) sont des lieux d’une « valeur universelle exceptionnelle » inscrits sur la Liste du Patrimoine Mondial par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), afin de protéger le patrimoine culturel, naturel ou mixte au profit de toute l’humanité. Date de cet indicateur : 2026.
Netflix est une plateforme de streaming vidéo en ligne par abonnement qui propose un catalogue de séries, films et documentaires originaux et sous licence aux utilisateurs du monde entier. Ici, il s’agit du top 10 des films qui ne sont pas de langue anglaise. Parmi ceux-ci, on trouve : 🇫🇷 Français (2) : « Under Paris » – Thriller catastrophe avec une requête sous la Seine. « Ad Vitam » – Thriller d’action avec Guillaume Canet. 🇪🇸 Espagnols (3) : « The Platform » – Thriller de science-fiction social. « Society of the Snow » – Drame historique sur le crash aérien des Andes en 1972. « Nowhere » – Thriller de survie dystopique. Date de cet indicateur : 1er juin 2026.
Économie et investissement (4 indicateurs)
Objectif : l’influence espagnole à démontrer que son économie est fiable et qu’il est intéressant d’y investir. Quel est le poids économique de base ? Quel dynamisme relatif ? Quelle attractivité pour investisseurs ? Quel poids de l’internationalisation des entreprises ?
Indicateur – Source
Sous-catégorie
Résultat 🇪🇸
Résultat 🇫🇷
Classement PIB nominal mondial – FMI via Investopedia
Stock IDE espagnol à l’étranger (% PIB) (2025) – UNCTAD
46,1%
55,6%
Précisions
Le FMI (Fonds Monétaire International) est une organisation internationale qui surveille la stabilité du système monétaire mondial et fournit des prêts financiers aux pays en difficulté pour soutenir leur balance des paiements et promouvoir la croissance économique. Date de cet indicateur : 2026.
Investopedia est un site web éducatif dédié à la finance et à l’investissement qui offre des articles explicatifs, des tutoriels et des outils d’apprentissage pour comprendre les concepts financiers.
La Commission européenne est l’institution exécutive de l’Union européenne chargée de proposer les lois, de gérer les politiques communes et de veiller à l’application du droit européen par les États membres. Date de cet indicateur : Q1-2026 (par ordre décroissant, les positions égales sont comptées comme une).
EY (Ernst & Young) est un cabinet international de services professionnels fournissant des prestations d’audit, de conseil, de fiscalité et de transactions aux entreprises du monde entier.. Date de cet indicateur : 2026.
Le terme « investissement greenfield » (ou « projet greenfield ») désigne un type d’investissement à l’étranger dans lequel une entreprise construit entièrement de nouvelles installations à partir de zéro, sur un terrain vierge, d’où le terme « greenfield » (traduction : « champ vert »), évoquant un terrain encore inexploité.
L’IDE (Investissement Direct Étranger) désigne un investissement durable effectué par une entreprise ou un investisseur résident dans un pays étranger pour acquérir une participation significative et une influence durable dans une entreprise située dans un autre pays.
L’UNCTAD (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) est un organe intergouvernemental de l’ONU qui traite des questions de commerce, d’investissement et de développement pour aider les pays en développement à s’intégrer dans l’économie mondiale. Date de cet indicateur : 2026.
Éducation et sciences (6 indicateurs)
Objectif : estimer l’influence espagnole durable l’éducation et les sciences. Quel poids dans la formation future des élites européennes ? Quelle capacité d’innovation ? Quelle quantité de production de connaissances ? Quelle attraction des talents ?
Erasmus+ est le programme de l’Union européenne qui soutient les actions dans les domaines de l’éducation, de la formation, de la jeunesse et du sport pour faciliter la mobilité des étudiants, des jeunes et des professionnels à travers l’Europe et au-delà. Date de cet indicateur : 2024.
Le Global Innovation Index est un classement annuel qui mesure les capacités d’innovation des pays du monde en fonction de multiples indicateurs tels que les infrastructures, les ressources humaines et la sophistication des marchés. Date de cet indicateur : 2025.
La WIPO (World Intellectual Property Organization ou OMPI, Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle) est une agence spécialisée des Nations Unies chargée de promouvoir et de protéger la propriété intellectuelle à travers le monde en administrant des traités internationaux et en facilitant la coopération entre les États. Date de cet indicateur : 2025.
L’International Science Ranking est un classement mondial annuel qui évalue la performance de recherche et d’innovation des universités et institutions scientifiques sur la base d’indicateurs quantitatifs comme les publications, les citations et les prix Nobel. Date de cet indicateur : mars 2026, année 2025 seule (à sélectionner particulièrement).
Scopus est la plus grande base de données bibliographiques au monde couvrant les publications scientifiques, techniques, médicales et de sciences sociales, offrant des informations sur les auteurs, les journaux et les références citées.
Clarivate est une société internationale spécialisée dans les données, l’analyse et les logiciels pour la propriété intellectuelle et la recherche scientifique. Chiffres retenus : « Figure 2: Number of Highly Cited Researchers awards and rank per year by country/region ». Addition des « ESI categories » et des « Cross-Field » et des « HCR awards ». Date de cet indicateur : 2025.
Le Nature Index est un outil de suivi des publications scientifiques édité par Nature Portfolio (Springer Nature) qui mesure la performance de recherche des institutions et des pays en se fondant sur leurs contributions à une sélection de journaux scientifiques de haute qualité en sciences naturelles. Date de cet indicateur : 2026.
Le MICIU, Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades (Ministère de la Science, de l’Innovation et des Universités en Espagne) est le ministère du gouvernement espagnol chargé de concevoir et d’exécuter les politiques nationales en matière de recherche scientifique, de développement technologique, d’innovation et d’enseignement supérieur. Date de cet indicateur : 2023-2024.
France Universités est l’organisme représentatif national qui rassemble les présidents et directeurs des universités et établissements d’enseignement supérieur français, succédant en 2022 à la Conférence des Présidents d’Université (CPU), pour porter les intérêts et valeurs du monde universitaire dans le débat public et coordonner la politique de l’enseignement supérieur. Date de cet indicateur : 2023.
Les MESR (Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche) et MESRE (Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace) sont les dénominations successives du ministère français chargé de définir et mettre en œuvre les politiques publiques relatives à l’enseignement supérieur, à la recherche scientifique, à l’innovation technologique et au secteur spatial en France.
Les chiffres sont divergents selon les organismes et ce qui est chiffré :
16,3% selon France Universités qui cite le MESR : « 16,3 % des enseignants-chercheurs recrutés étaient de nationalité étrangère en 2023 (Source : MESR) ».
7,8% pour le MESR : « Les établissements d’enseignement supérieur sous tutelle du MESR emploient 7,8 % d’étrangers parmi leurs enseignants-chercheurs titulaires au 31 décembre 2022, quand les établissements d’enseignement supérieur hors contrat en emploient 33,0 %. » (p. 9)
Pour le MESRE : « En 2023, 18 % des maîtres de conférences recrutés sont de nationalité étrangère et 12 % des professeurs des universités. » (p. 18)
Tourisme (2 indicateurs)
Objectif : estimer l’influence potentielle du tourisme sur l’image du pays. Quel est le volume de contacts touristiques directs ? Quel est l’impact économique réel ?
INE/Frontur est l’enquête officielle mensuelle et annuelle réalisée par l’Institut National de Statistique espagnol (INE) qui estime le nombre de visiteurs non-résidents entrant en Espagne (touristes et excursionnistes) et recueille leurs principales caractéristiques de voyage (mode d’accès, destination, pays de résidence, motif du séjour). Date de cet indicateur : 2026 pour l’année 2025 complète.
Atout France est l’agence nationale de développement touristique de la France, établissement public placé sous tutelle du Ministère de l’Économie et des Finances, chargée de promouvoir la destination France à l’international, d’appuyer le secteur touristique et de développer l’attractivité du territoire auprès des voyageurs étrangers. Date de cet indicateur : 2026 pour l’année 2025 complète.
L’excédent de la balance touristique correspond à la situation financière positive où les recettes financières réalisées par les touristes non-résidents lors de leur séjour dans un pays dépassent les dépenses effectuées par les touristes résidents lorsqu’ils voyagent à l’étranger.
Banco de España est la banque centrale nationale de l’Espagne, chargée de définir et de mettre en œuvre la politique monétaire, de superviser le système bancaire et de maintenir la stabilité financière du pays. Date de cet indicateur : 2026 pour l’année 2025.
Le MEFSIEN est l’acronyme pour le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, mis en place pour soutenir les intérêts économiques de la France à l’international et fournir une aide technique aux pays partenaires. Date de cet indicateur : 2026 pour l’année 2025.
Numérique et communication (2 indicateurs)
Objectif : estimer la capacité de communiquer en ligne. Quel poids des réseaux sociaux, sur quelle ventilation de plateforme ? Quelle place des comptes diplomatiques sur les réseaux sociaux ?
Indicateur – Source
Sous-catégorie
Résultat 🇪🇸
Résultat 🇫🇷
Comptes sur les réseaux sociaux – NapoleonCat – DataReportalEspagne et France
NapoleonCat est une plateforme de gestion des réseaux sociaux alimentée par l’IA qui permet aux entreprises et agences de centraliser la modération, la publication et l’analyse de leurs contenus sur plusieurs réseaux (Facebook, Instagram, X, LinkedIn, TikTok, YouTube, Google My Business) via un tableau de bord unifié.
DataReportal est une plateforme de recherche numérique opérée par Kepios qui publie gratuitement des rapports mondiaux, par pays, sur l’utilisation d’Internet, des téléphones portables et des réseaux sociaux à travers le monde. Date de cet indicateur : 2025.
Le Global Diplomacy Index est un outil interactif développé par le Lowy Institute (think tank australien indépendant) qui cartographie et classe les réseaux diplomatiques mondiaux en mesurant le nombre d’ambassades, consulats et missions diplomatiques établis par 66 pays membres du G20, de l’OCDE et d’Asie à travers le monde. Date de cet indicateur : 2024.
Voyage officiel du couple royal espagnol en Iran, le 14 juin 1978. Source : EFE (https://efs.efeservicios.com/en/foto/viaje-oficial-reyes-iran/8000937741)
Le 14 juin 1978, Juan Carlos Ier d’Espagne s’adresse, depuis Téhéran, en Iran, au Chah Mohamed Reza Pahlavi et au peuple iranien. Près d’un demi-siècle plus tard et alors que l’Iran se retrouve au cœur de l’actualité, il m’a semblé intéressant d’analyser ce discours et de nous interroger : quel regard était alors porté par la représentation espagnole sur l’Iran, son régime et son dirigeant ? Quelles intentions étaient véhiculées par ce discours ? Quelles limites peut-on relever au discours diplomatique ?
Introduction, éléments de contexte
Pour bien comprendre les enjeux de ce discours, il est nécessaire d’avoir en tête certains éléments de contexte.
Côté espagnol, en juin 1978 nous sommes moins de trois ans après la mort, le 20 novembre 1975, du dictateur Francisco Franco qui a régné d’une main de fer sur l’Espagne pendant près de 40 ans. Comme il a été convenu dès 1947 avec la loi de succession à la tête de l’État (lien) puis en 1969 avec la désignation de Juan Carlos (lien) :
« Pour toutes ces raisons, j’estime que le moment est venu de proposer aux Cortes espagnoles, en tant que personne désignée en son temps pour me succéder, en tant que roi, le prince Don Juan Carlos de Bourbon et Bourbon, qui, après avoir reçu la formation adéquate pour sa haute mission et avoir fait partie des trois armées, a donné des preuves irréfutables de son patriotisme sans faille et de son adhésion totale aux Principes du Mouvement et aux Lois Fondamentales du Royaume et dans lequel les autres conditions prévues à l’article 9 de la Loi sur les successions sont remplies. » (Traduction depuis la source)
Le prince Juan Carlos prend donc la succession après la mort du général (lien) et devient roi d’Espagne. Ensuite, par le vote de la Constitution espagnole de décembre 1978, il devient également le Chef de l’État, soit le représentant du royaume espagnol. En cette qualité, il est notamment amené à porter la voix de l’Espagne à travers le monde, comme le précise l’article 56 de la Constitution :
« 1. Le roi est le chef de l’État, symbole de son unité et de sa pérennité, il assure l’arbitrage et la modération du bon fonctionnement des institutions, il assure la plus haute représentation de l’État espagnol dans les relations internationales, notamment avec les nations de sa communauté historique et il exerce les fonctions qui lui sont expressément attribuées par la Constitution et les lois. »
Pour autant, il est important de préciser que le roi d’Espagne ne gouverne pas, ne décide pas, il représente son peuple. La gouvernance échoit au président du gouvernement qui est élu par le peuple. Á l’heure où sont publiées ces lignes, c’est le socialiste Pedro Sánchez qui assume cette fonction. Enfin, Juan Carlos Ier a fait le choix d’abdiquer le 19 juin 2014, son fils Felipe VI a depuis repris le flambleau.
Côté iranien, l’année 1978 est loin d’être anodine puisqu’elle est jalonnée par la montée du mécontentement du peuple face à des raisons multiples : publication d’un article sur l’Ayatollah Khomeini, mort de manifestants, manque de libertés politiques, modernisation occidentale rapide, ressentiment anti-américain, corruption ou encore inflation galopante. Les affrontements à répétition tout au long de cette année 1978 conduiront un an plus tard à une révolution puis à la chute de la dynastie Pahlavi dont la monarchie régnait depuis 1925 avec le coup militaire de Reza Chah Pahlavi (sur la dynastie Qadjar) puis de 1941 à 1979 avec son fils Mohammad Reza Chah Pahlavi, le tout sous la forme d’un régime de type autocratique.
Le Chah d’Iran fuit son pays en janvier 1979. Dans l’opposition politique et religieuse, on trouve un certain Ayatollah Ruhollah Khomeini, qui a vécu en exil en Irak puis en France et reviendra en Iran 15 jours plus tard pour établir une République islamique le 11 février 1979.
Juan Carlos d’Espagne et Mohammad Reza Chah Pahlavi se connaissent déjà avant le discours que nous analysons, prononcé le 14 juin 1978. Effectivement, les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises, avant même l’accession au trône du souverain espagnol (ce qu’il rappelle au début de son discours) : en 1957, en 1969 lors d’une visite officielle, en 1975 et en 1976.
Un discours protocolaire et complaisant
Commençons par la forme avec l’analyse sémantique qui permet de mettre en avant les louanges distribuées tout au long du discours à l’égard du Chah d’Iran, de sa politique et des affinités affirmées. Celles-ci permettent d’envelopper le discours d’une aura favorable à la rencontre mais aussi à la stratégie diplomatique espagnole. Le champ lexical nous éclaire : « l’amitié sincère », « les affinités » (3e paragraphe), « très proches » et au fil du discours, la première personne du pluriel est largement employée pour renforcer l’idée de points communs et d’un même chemin : « Nos positions fondamentales sont très proches », « nos deux pays », « Notre grand souhait », « notre seul souhait », « nous pensons » et « les deux pays » (les deux pays avec une signification de « tous les deux ») porte la connotation d’une unité.
Le souverain va plus loin en clamant « l’amour et la fraternité » du peuple espagnol pour celui d’Iran et jusqu’à la « profonde admiration ».
Les réussites (« logros ») et les affinités (« afinidades ») sont réitérées au 7e paragraphe. Juan Carlos Ier d’Espagne va jusqu’à exprimer le sentiment des Espagnols qui se sentent en Iran comme chez eux (« nous nous sentons ici comme chez nous ») donnant presque une touche familiale à cette proximité qui serait d’ailleurs « toute naturelle » (« con la mayor naturalidad. Tan normalmente como […] »). Il loue à la fin « le style et la courtoisie du peuple iranien », affirme sa gentillesse (« amabilidad ») qui proviendrait « de l’amour sincère et de l’amitié » entre l’Espagne et l’Iran.
La figure politique même des Pahlavi n’est pas oubliée : « Et nous savons très bien qui […]. Cela a été la dynastie Pahlavi […] dont les réussites […] véritablement spectaculaires. Nous voyons aujourd’hui en Iran un grand pays » (4e paragraphe).
S’agissant de Mohammad Reza Chah Pahlavi, au pouvoir en 1978, sa direction du régime est également qualifiée de « clarividente » (clairvoyante), point sur lequel nous reviendrons un peu plus loin et une « escuela de sabiduría » (« école de sagresse ») dont le Chah d’Iran serait un exemple (dernier paragraphe), avec son « prestigio » et ses « attitudes et positions constructives ».
Une légitimation en miroir
Comment Juan Carlos d’Espagne choisit-il de parler de l’Iran ? En prenant l’angle de ne pas opposer la tradition et le progrès mais bien de les associer alors qu’ils sont souvent présentés comme antagonistes. Il s’agit d’ailleurs là d’un motif récurrent des discours du souverain espagnol, comme nous aurons l’occasion de le constater lors de prochaines analyses de ses discours. Convoquer la tradition, c’est aussi essayer de s’inscrire sur un temps long, ancestral, qui semble légitimer. Le binôme tradition-progrès lie davantage l’Espagne et l’Iran qui l’ont en partage : mettre en avant l’Iran par ce procédé c’est donc aussi, de manière implicite et en miroir, légitimer la position espagnole sur les plans politiques, sociétaux, sur la scène internationale et invite par la suite à convertir cette syntonie, voire symbiose, en opportunité économique.
Tradition. Un premier point commun, le régime monarchique, est cité dès le deuxième paragraphe où il est question des origines de la monarchie remontant à l’Antiquité (« origines de la monarchie […] remontent à l’Antiquité ») dont l’idéal s’exprime encore « en ces temps modernes ». L’Espagne est en effet, en 1978, une (renaissante) monarchie et l’Iran l’est encore aussi… pour quelques mois mais le dirigeant Pahlevi ne le sait pas au moment du discours.
Le troisième paragraphe est plus explicite encore puisqu’il commence par le simple mais fort par sa concision : « Tradición y progreso. » Et Juan Carlos Ier poursuit : « Combiner les deux est, je pense, la clef des affinités et des grandes similitudes qui existent entre nos deux nations respectives, toutes deux de longue histoire. »
Au paragraphe suivant, la tradition signifie aussi la religion. Bien que les deux pays ne soient pas théocratiques, l’Espagne est alors un pays encore très catholique mais l’Islam y a été présent pendant sept siècles, rappelle Juan Carlos Ier et l’Iran fait corps avec l’Islam chiite (« L’Iran, seule puissance résolument chiite depuis le XVIe siècle » nous dit Thierry Dufour sur le Diploweb, bien que depuis les statistiques divergent fortement selon les sources, selon la Fondapol). Dans le discours, le terme « racines », encore plus fort et avec une connotation de l’ethos partagé par les deux pays, est aussi employé : « leurs racines profondément religieuses et spirituelles, nos deux pays […] » On trouve un peu plus loin la « secular tradición » ou plus simplement « la memoria ».
Le début du cinquième paragraphe résume le tout nettement : « Sans tradition ni force spirituelle, la vie n’a pas de sens » mais Juan Carlos opère une nuance, une transition, pour ancrer dans la modernité l’association tradition/religion et progrès : « Mais la tradition doit être ravivée […] pour l’adapter à notre époque moderne. »
Une fois l’idée de progrès installée, de multiples termes du même champ lexical sont utilisés : « desarrollo » (développement) et même « le pleno desarrollo », « en constante incremento » (en constante augmentation), « un avance » (une avancée), « elevación de los niveles de vida de nuestros pueblos » (élévation du niveau de vie de nos peuples), « tiempos modernos », « tecnología de última hora » (« technologie de pointe »).
Ce progrès se caractérise en outre par son étonnante rapidité (« acelerado progreso », « asombroso y rápido », « marcha acelerada »). Le souverain espagnol ne manque d’ailleurs pas de rappeler que son pays est alors (et à peu près toujours en 2025) la dixième puissance industrielle au monde, ceci en seulement deux générations (« en sólo dos generaciones »).
Rien de plus logique alors que de proposer d’œuvrer ensemble au progrès sur le plan économique : « nuestras relaciones económicas bilaterales.
Légitimation. Juan Carlos d’Espagne n’hésite pas à l’affirmer : c’est la dynastie Pahlavi qui est à l’origine du progrès en Iran : « Et nous savons très bien qui, en Iran, a ouvert cette tradition séculaire à la voie du progrès. Cela a été la dynastie Pahlavi […] »
Il légitime donc Mohamed Reza Pahlavi, son régime et ses réussites (« logros », exprimés 2 fois). Ces deux pays étant présentés comme semblables, en totale syntonie (« la similitud de nuestras mutuas experiencias ») et dont les peuples sont frères, cette légitimation revient à s’auto-légitimer sur la scène internationale. L’Espagne est en effet en juin 1978 au sortir d’une dictature de près de 40 ans, ce qui l’a isolée en partie et a terni son image. Elle est aussi une monarchie naissante, Juan Carlos a été intronisé roi en 1969, il est encore jeune, peu connu et ses intentions le sont tout autant, il a donc besoin de trouver des partenaires et un nouvel élan pour son pays. Pour cela, il préfère mettre en avant les points communs : le régime monarchique, la tradition et la recherche de modernité sans pour autant perdre son identité.
Les limites du discours diplomatique
Juan Carlos a-t-il vraiment donné une présentation fidèle de l’Iran en juin 1978 ? Non, le souverain semble prêt à faire des concessions et à omettre certains aspects du régime iranien pour concrétiser ses objectifs diplomatiques et économiques. Examinons cela de plus près.
Plutôt qu’une certaine retenue, Juan Carlos a fait le choix des louanges : encenser la dynastiePahlavi et ses réussites dans le contexte de l’époque. Pourtant, on sait que l’Iran traverse depuis longtemps et en particulier depuis janvier 1978 des épisodes troublés de mécontentement populaire et que des manifestations avaient déjà été réprimées dans le sang. Le roi espagnol va, à rebours, jusqu’à souligner la combativité du régime : « […] face à des conditions initialement défavorables » et sa « profonde admiration pour ces conquêtes » mais on pourrait aussi la comprendre comme combativité face à la volonté du peuple iranien.
La situation locale n’est pas évoquée directement et Juan Carlos préfère invoquer lapaix et la solidarité au niveau international. Souhaiter la paix dans le monde (« servir la cause de la paix dans le monde »), paraît être une nouvelle mission diplomatique à atteindre que se donne l’Espagne et, si possible, avec le concours de l’Iran : « Notre plus grand souhait est la paix et le bien-être de toutes les nations de la terre […] »
D’ailleurs, à l’antépénultième paragraphe, le monarque espagnol mentionne même : « l’importance de l’Iran en tant que facteur d’influence stabilisatrice et pacificatrice dans cette vaste région du monde […] »
Ainsi, quoi de plus logique après cette présentation avantageuse que de tendre la main de la solidarité à ce pays frère ? : « exprimer la solidarité de l’Espagne ».
L’Iran faisait pourtant face à des critiques eu regard à la violence qui s’y déployait mais Juan Carlos ne s’est pas joint à une telle condamnation. Au contraire, ses vœux de paix et de solidarité sont exprimés en parallèle d’une mise en garde ferme contre les ingérences et, de manière moins intuitive, au respect de la justice internationale :
« Notre plus grand souhait est la paix et le bien-être de toutes les nations […] loin de toute ingérence. Je répète que […] ni ingérence dans les affaires intérieures, ni atteinte à l’intégrité territoriale ne doivent avoir lieu. Face à de tels actes ou menaces, nous resterons fermes. […] Nous croyons en […] la modération […] notre seul souhait est de parvenir à la justice internationale. »
Il faut dire que Juan Carlos Ier marche lui-même sur des braises dans son pays puisqu’il n’a pas encore l’aval populaire, le retour à la monarchie n’ayant pas été un choix soumis au vote mais la décision de Franco avant sa mort. Il est également la cible de l’organisation séparatiste basque ETA (Euskadi ta Askatasuna soit « Pays basque et liberté »). En ce sens, les deux pays sont similaires… dans leur fragilité politique.
Abstenons-nous de penser à une quelconque cécité diplomatique. Il s’agit plutôt à la fois d’une recherche de légitimité en miroir et d’une logique de quête de partenaires sur la scène internationale, faisant fi de toute dénonciation.
D’ailleurs, où est la condamnation des violences du régime iranien face aux mouvements populaires, où est l’appel au respect des droits humains ? Ces non-dits sont criants. Juan Carlos Ier affirme : « Nous nous sentons ici comme chez nous » alors que la colère gronde déjà dans les rues de Téhéran.
Conclusion
Á la lecture d’un tel discours remontant à plusieurs décennies et avec la vision a posteriori, certains éléments peuvent nous apparaître aujourd’hui particulièrement discordants mais préservons-nous de juger sans reprendre le contexte. D’ailleurs, la diplomatie espagnole n’a pas été la seule à rester « discrète » sur la violence en Iran : le 31 décembre 1977 l’administration américaine, par la voix de Jimmy Carter qualifiait le pays » d’îlot de stabilité » et louait elle aussi le Chah :
« L’Iran, grâce à la grande sagesse du Shah, est un îlot de stabilité dans l’une des régions les plus troublées du monde. C’est là un immense hommage à votre personne, Votre Majesté, à votre leadership, ainsi qu’au respect, à l’admiration et à l’amour que votre peuple vous porte. »
« Je suis convaincu que le Shah conservera le pouvoir en Iran et que les problèmes actuels du pays seront résolus. Bien qu’il y ait certes eu des épisodes déplorables d’effusions de sang que nous souhaiterions bien sûr éviter, ou voir évités, je pense que les prédictions catastrophiques émanant de certaines sources ne se sont absolument pas concrétisées. Le Chah a notre soutien et il a également notre confiance. »
Réponse courte : oui ! Je vous propose une analyse résumant la stratégie IA espagnole, très habilement nommée : HispanIA 2040 et disponible en 84 pages PDF par ici. Ensuite, mon regard sur cette stratégie.
Photo : Pool Moncloa/Borja Puig de la Bellacasa. Sede de la Fundación Ramón Areces, Madrid – 20.1.2025
De quoi s’agit-il ?
HispanIA 2040, la stratégie IA espagnole, déroule 5 grands axes :
Réduire l’inégalité
Moderniser le tissu productif
Fortifier l’Etat providence
Atteindre la durabilité environnementale
Renforcer les systèmes de sécurité et la défense
L’Espagne voit devant elle 3 grands défis à relever : le vieillissement démographique, l’urgence climatique et la bataille féroce qui se joue pour la suprématie technologique. Elle se projette aussi en se préparant à une Union européenne plus élargie encore et dont les subsides ne lui bénéficieraient plus autant, au profit des nouveaux entrants qu’elle devrait contribuer, à son tour, à soutenir.
Douze pistes d’actions prioritaires sont ensuite dégagées.
Constat émis
On assite aujourd’hui à l’essor de l’IA car la puissance des ordinateurs le permet, favorisant les algorithmes complexes et grâce aux investissements des grandes entreprises de la « tech » dans le monde. Certaines personnes craignent l’arrivée d’une IA omnipotente qui remplacerait l’être humain or, nous explique le document stratégique espagnol, cette IA n’existe pas à l’heure actuelle ni probablement durant notre siècle.
Les atouts de l’Espagne
Pour atteindre ses objectifs, l’Espagne peut compter sur des atouts comme son réseau d’infrastructures numériques de pointe, une population ayant en majorité des connaissances numériques et des entreprises qui ont commencé à intégrer l’IA dans leur quotidien.
Les leviers de progrès pour l’Espagne
Afin de monter en puissance, l’Espagne a besoin d’améliorer la formation, d’attirer les talents en technologies avancées, de doubler ses efforts en innovation, de faciliter l’intégration de l’IA dans les entreprises et l’administration publique ainsi que de favoriser le développement de modèles souverains… le tout d’ici 2040 !
Pour mesurer ses atouts et leviers d’amélioration, l’Espagne a élaboré des indicateurs répartis sur 4 périodes de temps : 2010-2020, le dernier chiffre en date, l’objectif pour 2030 et l’objectif pour 2040.
1. Moderniser le tissu productif
L’augmentation du taux d’emploi et des flux migratoires ne seront pas suffisants pour augmenter la production. L’IA pourra alors aider pour gagner du temps. Grâce à cela, il serait possible de se consacrer davantage à l’aspect humain et émotionnel. L’IA doit aussi être intégrée dans les TPE et PME et ceci quel que soit le secteur d’activité et le territoire. Cet aspect paraît essentiel afin de ne pas creuser les inégalités avec les grandes entreprises.
2. Fortifier l’Etat providence
A nouveau, le temps libéré est mis en avant avec pour avantage de favoriser la prise en charge humaine, la prévention, le système de soins et la satisfaction du citoyen vis-à-vis des services publics. L’éducation aussi devra se mettre à l’IA pour l’enseignement, l’évaluation, la détection des troubles de l’apprentissage et utiliser le temps dégagé pour accentuer l’approche humaine ou la gestion des établissements.
3. Atteindre la durabilité environnementale
Les Espagnols vont devoir changer leur manière de se déplacer (gestion du trafic, des transports en commun), de produire et de consommer afin d’alléger leur empreinte écologique. L’IA pourra favoriser une meilleure gestion des systèmes de production, de distribution et de stockage énergétique. Sur ce dernier point et à l’échelle internationale, le réseau « smart grid » qui relie l’Espagne à l’Europe et au nord de l’Afrique. Quant à la gestion de l’eau, elle est depuis plusieurs décennies un point crucial pour l’Espagne et ceci pourrait être allégé par le recours à l’IA dans la détection des fuites, de pollution, de l’arrosage ajusté dans l’agriculture, la gestion et la prévention des effets du changement climatique, etc.
4. Renforcer les systèmes de sécurité et de défense
Face à l’essor de la guerre hybride, l’IA peut jouer un rôle clef. La dépendance aux grandes entreprises étrangères, en particulier américaines, est soulevée. Par ailleurs, la défense devient facilitée par l’abondance de données qui peuvent être croisées, la logistique de défense, optimisée et la gestion de crise, plus agile.
5. Réduire l’inégalité
Trois scénarios sont esquissés. Dans le premier, l’adoption de l’IA par les travailleurs les plus formés reproduirait les inégalités, comme cela a été le cas lors de l’arrivée d’Internet au grand public Dans le deuxième scénario (nommé « Substitution » !), l’IA dépasserait les capacités des travailleurs qualifiés, des « cols blancs » et les mettrait donc au chômage sans améliorer non plus les salaires des travailleurs les moins qualifiés. Dans le dernier scénario, c’est la complémentarité de l’IA avec les travailleurs des classes moyenne et peu qualifiée qui est envisagée. Ainsi, les travailleurs les plus qualifiés ne perdent rien et les autres montent en compétence. Quant au partage des richesses et des rentes du capital, le document pose que les inégalités continueront de s’agrandir. Cependant, l’espoir réside dans une utilisation de l’IA au sein des services publics afin de rétablir l’égalité des chances.
Mon regard
Le constat est posé de manière assez complète, ce qui donne un peu le vertige au lecteur devant l’immensité des objectifs à accomplir.
Néanmoins, pour une réelle vision d’ensemble, il me semble nécessaire de compléter la stratégie HispanIA 2040 avec celle de 2024, Estrategia de Inteligencia Artificial 2024 qui s’attachait davantage à démontrer ce qu’il fallait faire alors que ce document de 2025 explique pourquoi il est important de le faire. L’adoption de l’IA par le grand public voire son adhésion, est ici recherchée.
Dès la préface de Pedro Sánchez, l’IA est présentée comme un outil d’aide au progrès, à trouver des solutions aux problèmes (aux « défis » édulcore-t-on) d’aujourd’hui et de demain, pour tous (pas seulement pour quelques-uns), pour renforcer la démocratie espagnole et aider ses citoyens. Pour cela, explique le document stratégique, il est nécessaire de légiférer pour donner des limites qu’il reste à définir dans le débat public.
C’est donc une vision bien positive de l’IA qui est ici proposée même si une nécessité d’élaborer des limites est bien posée.
« España no debe temer a la IA. Todo lo contrario […] » (p. 11)
On voit aussi que le seul recours présenté est le modèle économique d’une croissance toujours plus forte.
L’essor de l’IA paraît comparé par l’Espagne à celui d’Internet à la fin des années 1990 et le royaume ne souhaite manifestement pas manquer ce nouveau virage mais au contraire être dès le début (du grand public) dans la course. Ce que j’apprécie particulièrement est que les avantages économiques sont clairement identifiés mais sans omettre la portée humaine et solidaire. C’est sans doute aussi la marque d’un gouvernement socialiste : le progrès oui mais sans dévoyer le citoyen ni renier la démocratie si difficilement obtenue, en 1975 après la mort de Franco.
Derrière ce grand élan d’optimiste, on peut voir une tendance au solutionnisme technique (cf. Jacques Ellul) :
« La tecnología siempre termina creando más empleos de los que destruye […] » (p. 19) « Bien implementada, la IA nos ayudará a hacer más con menos. » (p. 19)
Heureusement, sont pris en compte la reproduction des biais possibles de l’IA dans le traitement des données et des erreurs graves qui pourraient en découler, par exemple dans les domaines de la santé ou de la justice. Les risques de cyberattaque ou de mauvais usage des données sont aussi évoqués. L’approche n’est donc pas ingénue et va plus loin en affichant la volonté de protéger les données personnelles qui sont le « carburant » (comme le dit le sénateur Danny Wattebled dans cette audition) des modèles de langage, des algorithmes d’IA. Ceci se fera grâce aux lois européennes (AI Act, RGPD) et à l’aide de l’Agencia Española de Supervisión de la Inteligencia Artificial (AESIA). J’ai trouvé prudent et honnête d’avoir ajouté que malgré tout « le risque zéro est impossible » (p. 32).
Le besoin de souveraineté numérique, qui serait a minima européenne, est une prise de conscience qui différencie un peu le royaume espagnol de la France où lors de l’audition d’Eric Lombard sur la commande publique, en juin 2025, l’intéressé ne semblait pas en comprendre tous les enjeux malgré l’insistance répétée des sénateurs Simon Uzenat et Danny Wattebled.
Même transparence sur le point de l’environnement : il n’est pas omis que l’IA elle-même consomme beaucoup de ressources en électricité et en eau. L’IA accélère également l’obsolescence des équipements informatiques pour lesquels il faut par conséquent prévoir la gestion des déchets et/ou le recyclage. L’élan d’optimisme jaillit alors et en gras dans le texte :
« Sea como fuere, todo apunta a que estos costes se verán superados por las ganancias de eficiencia que nos brindará la IA, y que su aportación a la lucha medioambiental será positiva. » (p. 37)
[Traduction libre : Quoi qu’il en soit, tout porte à croire que ces coûts seront compensés par les gains d’efficacité que nous apportera l’IA et que sa contribution à la lutte environnementale sera positive.]
Le point sur les systèmes de sécurité et la défense est, paradoxalement, le moins fourni : seules 3 pages le présentent. Volonté réelle afin de ne pas tout divulguer ou manque d’informations ?
L’approche du dernier scénario, dans l’espoir de réduire les inégalités, peut paraître un brin utopique. Il ne suffit pas de mettre l’IA entre les mains d’une personne peu qualifiée pour la faire monter en compétence, tout comme on a pu le constater lorsque Internet est arrivé aux masses : 25 ans après, il existe toujours des inégalités d’accès et d’utilisation. Que fait-on des citoyens qui, pour une raison ou une autre, n’adopteront jamais l’IA ?
Cependant, il est notable que le document ne donne pas de faux espoirs sur les chances de réduction des inégalités ni sur le partage des richesses (p. 48) et affiche le doute quant à l’avenir des inégalités liées au genre, à la race ou à la classe sociale dans le contexte d’une adoption massive de l’IA (p. 48).
Pour terminer, j’aurais pu, oui, utiliser l’IA pour faire un résumé de ce document de 84 pages… lui-même indiqué comme ayant été en partie généré par l’IA :
« El texto y las imágenes de este proyecto se han realizado con la ayuda de una IA. »
J’ai pourtant préféré m’imprégner de l’entièreté du document afin d’en comprendre l’articulation d’une part et pour en extirper les « sous-textes », les connotations, d’autre part. Cela constitue aussi une information sur la stratégie adoptée, sur comment elle est transmise et à quel dessein.