Que retenir du message de Noël 2025 du roi Felipe VI d’Espagne ?

La forme

Premièrement, sur les aspects purement formels, on constate que le discours de 2025 a duré environ 10 minutes soit 5 minutes de moins que l’an dernier. Ensuite, le roi Felipe VI a choisi cette année d’être actif, debout, mouvant alors que la position assise (rassurante ?) avait été préférée en 2024. Il faut dire que le contexte était tout aussi grave que l’air du roi puisque l’Espagne venait de vivre de grandes inondations meurtrières dans la région de Valence. Cette année, si on analyse la corporéité du roi espagnol, il s’agit de montrer aux Espagnols comment évoluer avec confiance dans l’incertitude. Voyons sa manière de nous l’expliquer avec, cette fois, des mots.

Jalons et plan

Felipe VI pose les jalons : il y a 40 ans l’Espagne signait le traité qui actait son entrée dans la CEE (Communauté Economique Européenne) et il y a 50 ans, le pays entreprenait sa Transition démocratique. A partir de ces deux anniversaires, le roi d’Espagne va démontrer la capacité de résilience de son peuple à traverser les périodes difficiles.

Le plan du discours est posé : le thème principal est le vivre-ensemble et le plan comportera deux parties : le chemin parcouru (le passé) puis la confiance dans le présent pour assurer le futur. Un plan chronologique, classique, facile à comprendre. En revanche, la suite l’est moins, le citoyen doit déployer quelques efforts de compréhension.

Parallèle : Transition, CEE et situation présente

Felipe VI esquisse un parallèle entre la Transition espagnole, l’entrée dans la CEE et la situation espagnole d’aujourd’hui qui ne manque pas de défis.

Concernant la Transition espagnole [N.D.R. : de la mort de Franco en 1975 jusqu’à 1978 ou 1982 selon la perception], sa réussite a été permise grâce à la volonté partagée du peuple d’un futur basé sur le dialogue. Il s’est agi de transformer, à l’unisson, l’incertitude en un projet de vie démocratique.

Grâce à cela a été écrite et adoptée la Constitution de 1978, celle qui est encore en vigueur à l’heure actuelle et qui a été pensée avec un cadre assez large pour pouvoir contenir en son sein toute la diversité des Espagnols (N.D.R. : comprendre notamment : les Communautés autonomes, les langues du pays).

Ensuite, un peu plus tard (N.D.R. : en 1986), l’Espagne est entrée dans la CEE, ce repère a été un autre passage important pour le pays, renforçant les libertés du peuple. Là encore, c’est le résultat d’un compromis.

La méthode de la réussite et projection vers le futur

A chaque fois que la volonté du peuple s’est trouvée réunie autour d’un grand défi et d’une volonté commune, le peuple espagnol a pu relever les challenges.

L’Espagne a beaucoup changé ces 50 dernières années : il lui a fallu consolider les libertés publiques, permettre le pluralisme politique, la prospérité, la décentralisation et s’ouvrir vers l’extérieur.

Aujourd’hui, on peut noter deux « catégories » d’Espagnols : ceux qui ont connu l’Espagne avant la démocratie et ceux qui sont nés pendant celle-ci mais pour autant tout n’est pas rose pour eux car de nouvelles difficultés sont à surmonter. Par exemple, l’augmentation du coût de la vie, l’accès logement, la rapidité des avancées technologiques ou encore les aléas du climat (le roi ne dit pas expressément : les conséquences du changement climatiques).

En regard de cela, les citoyens espagnols sont lassés, désenchantés, fatigués des tensions existantes sur ces sujets dans le débat public. Felipe VI préconise alors d’avoir de la volonté, de la persévérance et une vision (globale) pour le pays car c’est à grâce à ces points forts que le peuple espagnol pourra, une fois encore, comme il y a 40 ans et comme il y a 50 ans, relever ces épreuves et sortir victorieux de ces moments difficiles à traverser. Le roi d’Espagne rappelle les catastrophes naturelles, les crises sanitaires, les crises économiques résolues grâce au travail quotidien et responsable d’anonymes Espagnols.

Ces objectifs partagés nécessitent donc une capacité au vivre-ensemble, valeur qui demeure fragile. Il est de ce fait essentiel de se battre tous les jours pour la préserver, ce qui implique d’avoir confiance. Or, la crise de confiance vécue présentement par les citoyens espagnols met en péril les institutions car les populismes, extrémismes et radicalismes se nourrissent de cette faiblesse. Préserver la confiance, c’est aussi préserver la démocratie.

Pour cela, l’Espagne a besoin de l’engagement de tous ses citoyens. Chacun doit se demander ce qu’il peut faire pour affirmer ce vivre-ensemble qui est la base de l’unité du pays : dialogue, respect, écoute des autres, exemplarité des politiciens, empathie et dignité de l’être humain doivent être au centre de tout discours et de toute politique.

Avancer requiert compromis c’est-à-dire des accords et des renoncements mais toujours dans une même direction, avec l’objectif d’un grand projet de vie en commun.

En ce sens, les épreuves actuelles ne sont pas plus lourdes que celles vécues par les générations précédentes mais différentes. L’atout des Espagnols est leur capacité à s’unir pour relever ces nouveaux enjeux et le faire avec confiance :

« Somos un gran país, España está llena de iniciativa y de talento. »

Conclusion

Pour réussir, l’ensemble du peuple espagnol, uni dans une même direction, peut s’appuyer sur sa sensibilité, sa créativité, sa capacité de travail, son sens de la justice, de l’équité et… le pari affirmé des principes et valeurs de l’Union européenne.

Le roi Felipe VI termine en souhaitant un joyeux Noël à tous, en espagnol (castillan), basque, catalan et en galicien, soulignant ainsi son ouverture à tous les citoyens, dans la lignée de l’appel au vivre-ensemble qu’il vient d’exposer.


Que contenait le message de Noël du roi en 2024 ?

Le roi Felipe VI d’Espagne a prononcé le 24 décembre le traditionnel message de Noël. Voici les principaux thèmes évoqués : climat, immigration, logement, international, jeunesse, cohésion.

Mon regard

Un discours dans la concision (15 minutes) qui montre que Felipe VI est ancré dans la réalité des Espagnols : il a bien saisi les difficultés que vivent beaucoup. En cela, le roi renforce son image de souverain “simple”, au plus près de son peuple, qu’il a souhaité construire dès son arrivée au trône. Compte tenu de la tragédie qui a touché la région de Valence, il n’est pas étonnant de lui avoir consacré du temps. Moins attendue en revanche était la note de soutien, de fierté et d’espoir envers la jeunesse espagnole et je l’ai trouvée particulièrement bienvenue ! 👍

Le discours

  1. Le roi Felipe VI a commencé par évoquer le phénomène météorologique de goutte froide (“la DANA” en espagnol) qui a touché en particulier la région de Valence. Plus de 800 000 personnes ont été touchées. Le roi exprime son respect pour les sinistrés, leur douleur ainsi que leur tristesse à ne pas oublier. Ce type d’événement doit renforcer le peuple espagnol. La solidarité a été déployée mais frustration, douleur et impatience ont été réveillées. À travers cet événement, le peuple a pris conscience du bien commun. Cette notion doit être une orientation constante et le couple royal d’Espagne en est aussi garant.
  2. Immigration : phénomène complexe, qui a toujours existé mais qui, sans gestion adéquate, peut faire naître des tensions dans la cohésion sociale. Néanmoins, ce thème doit être appréhendé tenant compte de l’effort d’intégration, des lois de civisme et de la dignité. La manière dont sera traitée la questoin de l’immigration définira l’identité du peuple espagnol.
  3. Logement : Felipe VI admet la difficulté à trouver un logement, en particulier pour les jeunes et les plus précaires et surtout dans les grandes villes. La demande est supérieure à l’offre. Un dialogue est donc nécessaire entre les différents acteurs pour trouver des solutions.
  4. Scène internationale : nous sommes dans un momentum où sont présents la remise en question du droit international, le déni de l’universalité droits humains, le doute sur le multilatéralisme pour affronter les problèmes mondiaux (pandémie, transition énergétique…) voire la remise en question du régime de la démocratie. Le roi d’Espagne appelle à défendre ces principes et valeurs car elles sont l’identité espagnole mais aussi européenne et le legs pour les générations futures. D’ailleurs, la Constitution espagnole de 1978 doit être une référence pour le pacte du vivre-ensemble car elle garantit le bien commun, les droits et libertés qui sont les piliers espagnols de l’État social et de la démocratie). Le dialogue doit permettre de protéger ce pacte. En ce sens, les conflits politiques ne doivent pas éluder la demande populaire de sérénité, aussi bien dans la sphère publique que privée, pour faire face aux projets communs ou individuels et protéger ceux qui en ont le plus besoin. La réforme de l’article 49 de la Constitution, vis-à-vis des personnes handicapées, est un bon exemple de ce qu’il est possible de construire à l’unisson.
  5. L’Espagne est un grand pays et un modèle de développement de la démocratie des dernières décennies. Il reste certes encore beaucoup à faire mais l’économie va dans le bon sens, idem pour le niveau de vie et l’avenir (national et international) a du potentiel grâce à la jeunesse. Le roi Felipe VI d’Espagne démontre dans un premier temps qu’il a bien conscience des problèmes des jeunes puis met en avant le mérite qu’elle a, en particulier lorsqu’elle est venue en masse aider les sinistrés du phénomène météorologique de goutte froide.
  6. Le souverain espagnol termine en revenant justement sur ces sinistrés et les invite à ne pas perdre espoir, exhorte la solidarité qui doit toujours être présente et souhaite que les aides arrivent à tous ceux qui en ont besoin. Le plus rapidement cela sera fait, plus fort sera le sentiment de communauté. Se souvenir du chemin parcouru, la confiance dans le présent et l’espoir dans l’avenir sont les piliers du bien commun espagnol.

Que retenir des mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne ?

J’ai choisi de lire la version en espagnol afin de coupler découverte et gain linguistique. Néanmoins, la version française est celle d’origine, Juan Carlos d’Espagne ayant collaboré en français avec Laurence Debray pour réaliser ces mémoires :

Abdication et départ

Le roi Juan Carlos Ier a abdiqué en 2014 et est parti le 2 août 2020. Il explique être parti vivre loin, à Abu Dhabi aux Emirats Arabes Unis, pour le bien de la Couronne. Cette décision a été unilatérale : « Sin avisar a nadie. » (p. 23)

Victime

Ce qui est frappant à la lecture de cette autobiographie est que dès le préambule et jusqu’à la fin, Juan Carlos Ier se pose en victime. La position est inconfortable pour le lecteur qui se sent parfois un peu « en trop ». Le roi exprime son désir de donner sa version des faits :

« Siento que me roban mi historia » (p. 13)

« Mi historia », oui car dans cette longue histoire, il en ressort trop souvent de quoi se mettre en avant et cela aussi est incommode lorsque l’effet est récurrent. Il aimerait qu’on le voie comme il nous l’expose. Bien sûr, on trouve de l’autocritique, quelques remises en question mais la balance est très déséquilibrée entre le positif et le négatif, le constat d’erreurs ou d’échecs. Après avoir vécu près de 40 ans en étant l’objet de toutes les attentions, peut-on vraiment être au clair avec soi-même ?

Amertume

Elle ressort également dès le début. Bien sûr, sa vie de roi a été une mission de tous les jours et on le comprend bien à la lecture mais il semble manquer de recul par rapport à la vie ordinaire des autres citoyens. Bien que soumise à des obligations, sa vie a été synonyme de nombreuses rencontres, de voyages à travers le monde (242 visites officielles dans plus de 100 pays, précise-t-il p. 371) même à une époque où la pratique était peu répandue, de privilèges en tous genres (invitations, cadeaux, soins quotidiens, meilleurs médecins…) et tout simplement d’être respecté. Il est dommage, à mon avis, qu’il ne l’évoque pas. Le roi a aussi l’opportunité de livrer ses mémoires, de donner sa vision des événements, de les publier, d’être lu, d’intéresser. Or, beaucoup d’anonymes n’ont pas cette chance.

Peine du « paria »

Il se dégage beaucoup de peine tout au long du récit et cela pose question au lecteur. On assiste à la vieillesse d’un homme « nu » sans le faste de ses privilèges. Malgré tout, on ne peut oublier qu’il vit dans de bonnes conditions matérielles et accompagné de personnel à ses soins. Ce qui lui manque surtout : la famille, les amis et être entouré par une foule de gens, comme ce qu’il a connu durant sa vie d’adulte. Il parle même du fait d’être devenu un paria, le mot est fort, c’est le sien :

[…] « cuando he pasado de ser un rey en su palacio a un paria en la otra punta del mundo. » (p. 121)

Maillon manquant

Ce qui est manquant à la lecture est un autre angle de vue sur les faits relatés. Tout ce qui est écrit reflète-t-il la réalité ? A le lire, il a tout vu et su, toujours eu raison. Bien sûr, il s’agit d’une autobiographie et sa voix est maîtresse mais nous aurions pu avoir des extraits de correspondance par exemple ou bien des entretiens. En particulier, la voix de Felipe VI est attendue mais on comprend qu’a priori on n’y aura jamais accès. Compte tenu de « l’étiquette », il est vrai que Juan Carlos Ier a déjà fait un gros effort de communication en publiant ses mémoires, lui en demander plus est peut-être trop.

Décalage

Dans ce livre, Juan Carlos Ier propose des confidences mais émet aussi des revendications. Il avoue son décalage avec certaines décisions contemporaines comme la transparence financière totale demandée à la Couronne (p. 64). Il est également sceptique sur les Lois de mémoire (« Leyes de memoria », p. 65).
Dans la même lignée, le roi espagnol soutient qu’il convient, de nos jours encore, de ne pas ressortir les vieux dossiers de la Guerre civile espagnole. Il semble s’agir d’un choc générationnel et sociétal, comme le reconnaît le roi, il a été éduqué dans un autre « monde ».

« Hoy en día, hay quienes sienten la necesidad de redescubrir una « memoria histórica », como se dice. […] puedo entenderlo, pero no es eso lo que he observado recientemiente en las últimas decisiones gubernamentales […] cuando hemos movilizado tantos esfuerzos para poner fin a estos sufrimientos. » (pp. 262-263)

Il est évident que ce genre de propos va heurter certaines familles.

Franco

Il peut être malaisant pour certains de lire toutes les familiarités et le respect profond de Juan Carlos Ier envers Francisco Franco mais tel est son ressenti.

VGE

Le cliché de l’arrogance française semble traverser les temps ! Plusieurs évocations de Valéry Giscard d’Estain ressortent de ces mémoires. A chaque fois, le roi d’Espagne ne manque pas d’exposer son animosité envers le Français :


« Cada vez que venía, tenía la impresión de que se creía Napoléon […]. Su arrogancia, que rayaba en la condescencia, podía hacer sombra a su inteligencia. » (p. 213)

Mitterrand

A la différence de VGE, Juan Carlos d’Espagne a eu un bon contact avec François Mitterrand :


« François Mitterrand me escuchó. Recuerdo a un hombre serio y distante, culto y carismático, parco en palabras innecesarias y con una clara visión de futuro para Francia y Europa. Se mostró atento y simpático, más pragmático de lo que yo esperaba. » (p. 322)

Dates marquantes

Le roi Juan Carlos n’omet pas les dates marquantes de l’Espagne qu’il a connue : son rôle dans la retraite des troupes espagnoles du Sahara pendant la « Marche verte », l’attentat de l’ETA contre Luis Carrero Blanco, le rôle sous-jacent des Etats-Unis d’Amérique dans la Transition espagnole, la Catalogne de 2017, le moment où il a compris que l’Amérique latine devait faire partie de la politique étrangère de l’Espagne, etc.

Contemporanéité

Le roi d’Espagne fait quelques incursions dans le présent et ne manque pas de critiquer certains points : les politiciens et leur attitude ou encore le référendum de 2017 en Catalogne. Les phrases acerbes fleurissent, même pour quelqu’un qui disait vouloir s’effacer :

[…] « cuando la Corona trabaja codo a codo con el Gobierno podemos hacer frente a los desafíos. Espero que el Gobierno actual y los venidores no lo olviden. » (p. 323)

Afrique ?

Malgré son appétence pour le continent, il ne le mentionne que peu et c’est le roi Hassan II du Maroc qui ressort surtout. Pourtant, Juan Carlos d’Espagne a réalisé plusieurs voyages officiels en Afrique et a reçu des chefs d’Etat. D’ailleurs, vous pouvez retrouver la venue de Léopold Sédar Senghor en Espagne et celle du couple royal espagnol au Sénégal dans mon ouvrage 😉

Conclusion

Pour conclure, les mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne ont l’intérêt et le mérite de rendre sa figure moins abstraite et protocolaire. On arrive à mieux le connaître, en partie seulement. C’est une personne ouverte aux autres (« Visito países, no Gobiernos., pp. 373 et 378), qui a besoin d’être aimée, d’être entourée de beaucoup de monde et de se trouver au centre de l’attention d’où sa faiblesse actuelle en plus d’être, bien entendu, une personne âgée.

Pour un éventuel autre ouvrage, j’aurais aimé avoir davantage sa vision sur le rayonnement de l’Espagne à l’étranger.

L’Espagne a-t-elle une stratégie polaire ?

Oui, l’Espagne a bien une stratégie polaire et l’affirme sans ambiguïté dans son document intitulé à juste titre… Directives pour une stratégie polaire espagnole (Directrices para una estrategia polar española) :

« Considerar su presencia en las zonas polares como un asunto de Estado y como fundamento de su participación en las actividades polares con todos sus medios (civiles y militares) ».

« Considerar el interés geopolítico que para España tiene su presencia en el Ártico y el mantenimiento de su estatus de Estado observador en el Consejo Ártico. »

Contexte

Le changement climatique accélérant la fonte de la banquise glaciaire, l’Arctique sera de plus en plus le théâtre de conflits dans le but de conquérir l’espace terrestre mais aussi les ressources énergétiques enfouies dans le sol du pôle Nord. La Russie œuvre depuis 2000-2001 à poser sa marque sur le grand Nord mais l’Europe compte bien aussi prendre sa place :

« Les années 2000, avec la première présidence de Vladimir Poutine, replacent l’Arctique en bonne place dans les priorités russes. La Russie est le premier État arctique à déposer, dès 2001, une demande officielle d’extension de son plateau continental auprès de la Commission des limites du plateau continental des Nations Unies ». (Source : Clara Loïzzo, La Russie, puissance arctique contrariée, Géoconfluences, février 2025)

Enfin, notons que 7 des 8 pays riverains de l’Arctique sont membres de l’OTAN : le Canada, les Etats-Unis, le Danemark (détenteur du Groenland), l’Islande, la Norvège, la Suède et la Finlande. La Russie est le seul pays hors de cette alliance.

Distinction

Quand on parle de l’Antarctique, on fait référence à un continent alors que l’Arctique est un océan. Le premier est inhabité et libre quand le second est entouré de territoires peuplés qui convoitent cet espace maritime.

Carte : Bosonic dressing – CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7087131

Carte : CIA World Fact Book, domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7894803

Diplomatie espagnole

L’Espagne a adhéré au Traité de l’Antarctique en 1982 et a signé le protocole de Madrid (protocole au traité sur l’Antarctique relatif à la protection de l’environnement en Antarctique ou protocole de Madrid) en 1991. Ce protocole pose les contours d’actions d’évaluation, de conservation, de prévention et de protection. La France fait aussi partie des 32 Etats signataires.

Autre point diplomatique à noter, l’Espagne a été admise en 2006 comme pays observateur du Conseil de l’Arctique (la France, en 2000), émanation de l’ONU, de la Convention sur le Droit de la mer. En effet, le royaume n’ayant pas de revendication territoriale dans les pôles, il ne peut rejoindre les 8 Etats membres du Conseil. Egalement, l’Espagne est membre depuis 2009 du Conseil de l’IASC (International Arctic Science Committee), le Comité International de Science de l’Arctique.

Concrètement, l’Espagne possède dans l’Antarctique un navire scientifique, l’Hespérides, de la Marine espagnole ainsi que deux bases scientifiques (Gabriel de Castilla sur l’île de la Déception et Juan Carlos Ier sur l’île Livingston) de l’Armée de terre espagnole.

Campagne de recherche Antarctique 2025

En février 2025, a eu lieu la “XXXVIII Campaña de Investigación Antártica Española”, sous l’égide du Comité Polar Español. A cette occasion, 28 projets scientifiques ont été accueillis, réunissant près de 300 professionnels. Trois navires scientifiques ont été déployés : l’Hespérides, de la Marine espagnole, le Sarmiento de Gamboa de l’agence d’Etat nommée CSIC (Consejo Superior de Investigaciones Científicas) et l’Odón de Buen, le plus grand navire océanographique de la flotte espagnole qui permettra la réalisation de tests avec la glace.

Cette campagne, financée à hauteur de 18,5 millions d’euros, a connu une hausse de 9% de son budget par rapport à l’année précédente, signe que l’Espagne compte bien ne pas se laisser distancer sur ce terrain d’investigation.

En 2026 devrait être terminée la construction d’un nouveau laboratoire en collaboration avec le Portugal.

Selon la ministre espagnole de la Science, de l’Innovation et des Universités, l’Espagne se situe parmi les 10 nations de tête pour la recherche polaire.

Comité Polaire Espagnol

En 1988, le Programme national de recherche dans l’Antarctique (Programa Nacional de Investigación en la Antártida, PINA) marque les débuts de la stratégie espagnole dans cette zone polaire. Dix ans plus tard, en 1998, le Comité Polar Español, sous l’autorité du Ministère de la Science, de l’Innovation et des Universités (MICIU en espagnol), est en charge de la coordination des travaux espagnols de recherche, de développement et d’innovation (« I+D+I ») effectués dans les zones polaires : Antarctique (pôle Sud) et Arctique (pôle Nord).

Et l’Arctique ?

L’Espagne n’a pas de présence dans ce pôle. Faible sur ce point, l’Espagne doit alors miser sur avec les collaborations. Ses intérêts sont notamment placés dans une stratégie de gestion responsable des ressources halieutiques et de pêche durable.

La région connaît une concurrence croissante entre les grandes puissances que sont la Russie, les Etats-Unis d’Amérique et la Chine. Les enjeux sont la captation des ressources du sous-sol et la domination sur les futures routes maritimes qui s’ouvriront avec l’accélération et la probable permanence de la fonte des glaces d’ici quelques années.

Mon regard

L’Espagne avance pas à pas mais sûrement dans sa stratégie non pas de conquête des pôles puisqu’elle n’est pas voisine de ceux-ci mais d’une présence tout de même affirmée. Cette dernière prend la forme de l’enjeu scientifique et utilise la coopération inter-étatique pour participer à des projets qui opèrent une visibilité pour le royaume. Pour cela, l’Espagne mise fièrement sur la science : « Porque sin ciencia no hay futuro », slogan par lequel se termine la vidéo de la Campagne de recherche Antarctique 2025.

D’ailleurs, parmi la liste des mesures du Traité de l’Antarctique, la mesure numéro 22 a un intérêt souligné par le gouvernement 2022 de Pedro Sánchez : l’entrée dans les sites et monuments historiques de l’Antarctique l’épave de San Telmo. Ce navire de la navire espagnole a disparu en 1819 lors d’une tempête. A bord se trouvaient 644 marins dont une partie des corps s’est échouée sur l’île de Livingston… justement celle où se trouve actuellement la base Juan Carlos Ier.

Quant au nom de l’autre base espagnole dans l’Antarctique, Gabriel de Castilla, son nom est tiré du navigateur espagnol auquel est attribué la découverte documentée des terres arctiques lors d’une expédition, en 1603.

Pour l’Espagne, l’Antarctique doit rester un espace de coopération et libre mais… jusqu’à quand cela sera-t-il encore possible ?

Pedro Sánchez, en 2021 :

[…] « es tan importante garantizar que la Antártida siga siendo un espacio libre, un espacio libre y también un espacio cooperativo para el desarrollo de proyectos científicos, en un marco que se tiene que construir a través de la mutua confianza y la cooperación internacionales. »

La concurrence internationale (Europe comprise) accrue dans l’Arctique, cette fois, pourrait, à moyen ou long terme, mettre à mal le secteur espagnol de la pêche, l’économie dite « bleue » mais aussi du transport maritime. Effectivement, pour les échanges entre l’Asie et l’Europe, la route par la nord de la Sibérie serait plus avantageuse que celle passant par le canal de Suez et le détroit de Gibraltar. L’Espagne le sait. Son document définissant la stratégie polaire date de 2016, en attente du prochain élan politique ?
La France vient de le faire en publiant début décembre 2025 son document de « Révision à mi-parcours de la stratégie polaire française » 2026-2040.

La Légion d’honneur de Francisco Franco

La sénatrice Nadège HAVET et plusieurs de ses collègues ont déposé le 19 novembre 2025 une proposition de résolution pour, je cite : «  Déclarer Francisco Franco indigne de la Légion d’honneur ».

Petite-fille de réfugiés espagnols, la sénatrice explique au Télégramme :

« Franco incarne l’oppression, la répression et la violation systématique des droits humains. Son régime a causé la mort de centaines de milliers de personnes et l’exil de nombreux républicains espagnols. »

L’exil des Républicains espagnols en France, nommé La Retirada (la retraite) a vu près de 500 000 Espagnols franchir les Pyrénées pour rejoindre la France, en quête de paix mais les conditions d’accueil ont été loin de leurs espérances et de ce qu’on pouvait attendre du pays de la « Liberté, égalité, fraternité ».

Qui a remis la Légion d’honneur à Franco ?

Le maréchal Philippe Pétain a remis la Légion d’honneur au « Caudillo » Francisco Franco en 1928 au grade d’officier puis en 1930 pour celui de commandeur.

L’ancien consul honoraire d’Espagne à Rodez (France), Jean Ocana, explique son parcours du combattant pour retirer la Légion d’honneur à Franco depuis 2016, année durant laquelle il a appris avec stupeur la nouvelle. Or, selon ses informations, on ne peut retirer une telle reconnaissance à une personnalité décédée en vertu du manque de contradictoire, ce que le tribunal administratif de Paris consigne en effet en 2018.

« Le tribunal administratif de Paris juge qu’il n’est pas permis de retirer la distinction accordée à un étranger décédé. Une disposition du code de la Légion d’honneur semble pourtant justifier une telle mesure, et l’impossibilité de respecter le principe du contradictoire ne paraît pas devoir s’y opposer. »

Dorénavant, seul un président de la République française pourrait procéder au retrait de la Légion d’honneur pour une personne défunte. Ce ne sera vraisemblablement pas Emmanuel Macron.

La sénatrice Nadège Havet a néanmoins noté un vice de procédure : « Pour recevoir une telle décoration, on doit avoir pris en grades de manière échelonnée, or Franco est passé du premier au dernier grade d’un coup. »

Une pétition citoyenne

Parallèlement, une pétition citoyenne a été déposée par Nicolas Le Corvec le 1er septembre 2025 sur la plateforme de l’Assemblée nationale. Pour l’heure, elle semble manquer de visibilité et ne recueille pas les 100 000 signatures nécessaires à son examen en commission. Extrait :

« Cinquante ans après sa mort, cette décoration est un affront.

Un affront aux victimes du franquisme.

Un affront à l’histoire démocratique de la France.

Un affront à la cohérence de notre République. »

La Coordination Caminar (Coopération entre organisations mémorielles des descendants et amis des exilés de l’Espagne républicaine) insiste et décline 6 arguments pour retirer cette médaille à Franco. Ce maintien pose effectivement des questions de justice et d’ordre social.

Une date symbolique

La date de ce dépôt de résolution au Sénat n’est pas dénuée de symbole puisque le 20 novembre 1975 le général Francisco Franco s’éteint et son régime prend fin.

Entretien vidéo de Juan Carlos Ier d’Espagne

Dans le contexte de la sortie des mémoires de Juan Carlos Ier, intitulés Réconciliation, le journaliste Stéphane Bern a réalisé s’est rendu aux Émirats Arabes Unis, à Abu Dhabi, pour un entretien avec l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos Ier.

Tout d’abord, il faut savoir que cette publication des mémoires s’effectue dès l’origine en français, avec la collaboration de Laurence Debray, fille de Régis Debray. Cette dernière et Juan Carlos Ier ont déjà partagé des moments dans le cadre de la sortie d’un autre ouvrage, une biographie, intitulée Mon Roi déchu : Juan Carlos d’Espagne. Selon les dires de l’intéressée, c’est le roi lui-même qui l’aurait appelée et choisie pour l’aider à rédiger ses mémoires (source).

Sommaire des thèmes évoqués dans l’entretien vidéo

  • Juan Carlos et le général Franco
  • Juan Carlos et l’accession au trône
  • Juan Carlos et son père
  • Juan Carlos et la tentative de coup d’État en Espagne
  • Juan Carlos et les affaires
  • Juan Carlos et l’exil
  • Juan Carlos et la famille

Mon regard

Il peut être intéressant de regarder cette vidéo pour constater la très bonne maîtrise du français que conserve l’ancien souverain espagnol. Cela s’explique par le fait qu’il a passé une partie de son enfance en Suisse.

Le choix de Stéphane Bern comme présentateur permet de s’assurer un cadre polissé dans lequel l’étiquette sera respectée même si on peut saluer le Franco-Luxembourgeois de ne pas avoir omis les sujets qui « fâchent » ainsi que le titre de l’entretien : « Juan Carlos : les confidences d’un roi en disgrâce ».

Pour le fond, on apprend peu de choses. Vingt-cinq minutes, c’est assez court pour aborder autant de thèmes, on reste sur sa faim. Chaque thème évoqué aurait en effet pu faire l’objet d’une heure d’entretien ! Peut-être que cibler sur 3 thèmes aurait permis de laisser la place à des réponses plus fournies.

Une réponse du roi émérite Juan Carlos (à 22’27 min.) précise le choix du titre des mémoires :

Ca s’appelle comme ça [Réconciliation, titre du livre] parce que j’ai voulu dire qu’après la guerre civile, ce qu’on a fait, la Constitution, c’est vraiment une réconciliation de tous les partis et [que] tous les gens de gauche, de droite sont dans la Constitution.

Regardez l’intégralité de l’entretien