
Le 14 juin 1978, Juan Carlos Ier d’Espagne s’adresse, depuis Téhéran, en Iran, au Chah Mohamed Reza Pahlavi et au peuple iranien. Près d’un demi-siècle plus tard et alors que l’Iran se retrouve au cœur de l’actualité, il m’a semblé intéressant d’analyser ce discours et de nous interroger : quel regard était alors porté par la représentation espagnole sur l’Iran, son régime et son dirigeant ? Quelles intentions étaient véhiculées par ce discours ? Quelles limites peut-on relever au discours diplomatique ?
Introduction, éléments de contexte
Pour bien comprendre les enjeux de ce discours, il est nécessaire d’avoir en tête certains éléments de contexte.
Côté espagnol, en juin 1978 nous sommes moins de trois ans après la mort, le 20 novembre 1975, du dictateur Francisco Franco qui a régné d’une main de fer sur l’Espagne pendant près de 40 ans. Comme il a été convenu dès 1947 avec la loi de succession à la tête de l’État (lien) puis en 1969 avec la désignation de Juan Carlos (lien) :
« Pour toutes ces raisons, j’estime que le moment est venu de proposer aux Cortes espagnoles, en tant que personne désignée en son temps pour me succéder, en tant que roi, le prince Don Juan Carlos de Bourbon et Bourbon, qui, après avoir reçu la formation adéquate pour sa haute mission et avoir fait partie des trois armées, a donné des preuves irréfutables de son patriotisme sans faille et de son adhésion totale aux Principes du Mouvement et aux Lois Fondamentales du Royaume et dans lequel les autres conditions prévues à l’article 9 de la Loi sur les successions sont remplies. » (Traduction depuis la source)
Le prince Juan Carlos prend donc la succession après la mort du général (lien) et devient roi d’Espagne. Ensuite, par le vote de la Constitution espagnole de décembre 1978, il devient également le Chef de l’État, soit le représentant du royaume espagnol. En cette qualité, il est notamment amené à porter la voix de l’Espagne à travers le monde, comme le précise l’article 56 de la Constitution :
« 1. Le roi est le chef de l’État, symbole de son unité et de sa pérennité, il assure l’arbitrage et la modération du bon fonctionnement des institutions, il assure la plus haute représentation de l’État espagnol dans les relations internationales, notamment avec les nations de sa communauté historique et il exerce les fonctions qui lui sont expressément attribuées par la Constitution et les lois. »
Pour autant, il est important de préciser que le roi d’Espagne ne gouverne pas, ne décide pas, il représente son peuple. La gouvernance échoit au président du gouvernement qui est élu par le peuple. Á l’heure où sont publiées ces lignes, c’est le socialiste Pedro Sánchez qui assume cette fonction. Enfin, Juan Carlos Ier a fait le choix d’abdiquer le 19 juin 2014, son fils Felipe VI a depuis repris le flambleau.
Côté iranien, l’année 1978 est loin d’être anodine puisqu’elle est jalonnée par la montée du mécontentement du peuple face à des raisons multiples : publication d’un article sur l’Ayatollah Khomeini, mort de manifestants, manque de libertés politiques, modernisation occidentale rapide, ressentiment anti-américain, corruption ou encore inflation galopante. Les affrontements à répétition tout au long de cette année 1978 conduiront un an plus tard à une révolution puis à la chute de la dynastie Pahlavi dont la monarchie régnait depuis 1925 avec le coup militaire de Reza Chah Pahlavi (sur la dynastie Qadjar) puis de 1941 à 1979 avec son fils Mohammad Reza Chah Pahlavi, le tout sous la forme d’un régime de type autocratique.
Le Chah d’Iran fuit son pays en janvier 1979. Dans l’opposition politique et religieuse, on trouve un certain Ayatollah Ruhollah Khomeini, qui a vécu en exil en Irak puis en France et reviendra en Iran 15 jours plus tard pour établir une République islamique le 11 février 1979.
Juan Carlos d’Espagne et Mohammad Reza Chah Pahlavi se connaissent déjà avant le discours que nous analysons, prononcé le 14 juin 1978. Effectivement, les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises, avant même l’accession au trône du souverain espagnol (ce qu’il rappelle au début de son discours) : en 1957, en 1969 lors d’une visite officielle, en 1975 et en 1976.
Un discours protocolaire et complaisant
Commençons par la forme avec l’analyse sémantique qui permet de mettre en avant les louanges distribuées tout au long du discours à l’égard du Chah d’Iran, de sa politique et des affinités affirmées. Celles-ci permettent d’envelopper le discours d’une aura favorable à la rencontre mais aussi à la stratégie diplomatique espagnole. Le champ lexical nous éclaire : « l’amitié sincère », « les affinités » (3e paragraphe), « très proches » et au fil du discours, la première personne du pluriel est largement employée pour renforcer l’idée de points communs et d’un même chemin : « Nos positions fondamentales sont très proches », « nos deux pays », « Notre grand souhait », « notre seul souhait », « nous pensons » et « les deux pays » (les deux pays avec une signification de « tous les deux ») porte la connotation d’une unité.
Le souverain va plus loin en clamant « l’amour et la fraternité » du peuple espagnol pour celui d’Iran et jusqu’à la « profonde admiration ».
Les réussites (« logros ») et les affinités (« afinidades ») sont réitérées au 7e paragraphe. Juan Carlos Ier d’Espagne va jusqu’à exprimer le sentiment des Espagnols qui se sentent en Iran comme chez eux (« nous nous sentons ici comme chez nous ») donnant presque une touche familiale à cette proximité qui serait d’ailleurs « toute naturelle » (« con la mayor naturalidad. Tan normalmente como […] »). Il loue à la fin « le style et la courtoisie du peuple iranien », affirme sa gentillesse (« amabilidad ») qui proviendrait « de l’amour sincère et de l’amitié » entre l’Espagne et l’Iran.
La figure politique même des Pahlavi n’est pas oubliée : « Et nous savons très bien qui […]. Cela a été la dynastie Pahlavi […] dont les réussites […] véritablement spectaculaires. Nous voyons aujourd’hui en Iran un grand pays » (4e paragraphe).
S’agissant de Mohammad Reza Chah Pahlavi, au pouvoir en 1978, sa direction du régime est également qualifiée de « clarividente » (clairvoyante), point sur lequel nous reviendrons un peu plus loin et une « escuela de sabiduría » (« école de sagresse ») dont le Chah d’Iran serait un exemple (dernier paragraphe), avec son « prestigio » et ses « attitudes et positions constructives ».
Une légitimation en miroir
Comment Juan Carlos d’Espagne choisit-il de parler de l’Iran ? En prenant l’angle de ne pas opposer la tradition et le progrès mais bien de les associer alors qu’ils sont souvent présentés comme antagonistes. Il s’agit d’ailleurs là d’un motif récurrent des discours du souverain espagnol, comme nous aurons l’occasion de le constater lors de prochaines analyses de ses discours. Convoquer la tradition, c’est aussi essayer de s’inscrire sur un temps long, ancestral, qui semble légitimer. Le binôme tradition-progrès lie davantage l’Espagne et l’Iran qui l’ont en partage : mettre en avant l’Iran par ce procédé c’est donc aussi, de manière implicite et en miroir, légitimer la position espagnole sur les plans politiques, sociétaux, sur la scène internationale et invite par la suite à convertir cette syntonie, voire symbiose, en opportunité économique.
Tradition. Un premier point commun, le régime monarchique, est cité dès le deuxième paragraphe où il est question des origines de la monarchie remontant à l’Antiquité (« origines de la monarchie […] remontent à l’Antiquité ») dont l’idéal s’exprime encore « en ces temps modernes ». L’Espagne est en effet, en 1978, une (renaissante) monarchie et l’Iran l’est encore aussi… pour quelques mois mais le dirigeant Pahlevi ne le sait pas au moment du discours.
Le troisième paragraphe est plus explicite encore puisqu’il commence par le simple mais fort par sa concision : « Tradición y progreso. » Et Juan Carlos Ier poursuit : « Combiner les deux est, je pense, la clef des affinités et des grandes similitudes qui existent entre nos deux nations respectives, toutes deux de longue histoire. »
Au paragraphe suivant, la tradition signifie aussi la religion. Bien que les deux pays ne soient pas théocratiques, l’Espagne est alors un pays encore très catholique mais l’Islam y a été présent pendant sept siècles, rappelle Juan Carlos Ier et l’Iran fait corps avec l’Islam chiite (« L’Iran, seule puissance résolument chiite depuis le XVIe siècle » nous dit Thierry Dufour sur le Diploweb, bien que depuis les statistiques divergent fortement selon les sources, selon la Fondapol). Dans le discours, le terme « racines », encore plus fort et avec une connotation de l’ethos partagé par les deux pays, est aussi employé : « leurs racines profondément religieuses et spirituelles, nos deux pays […] » On trouve un peu plus loin la « secular tradición » ou plus simplement « la memoria ».
Le début du cinquième paragraphe résume le tout nettement : « Sans tradition ni force spirituelle, la vie n’a pas de sens » mais Juan Carlos opère une nuance,
une transition, pour ancrer dans la modernité l’association tradition/religion et progrès : « Mais la tradition doit être ravivée […] pour l’adapter à notre époque moderne. »
Une fois l’idée de progrès installée, de multiples termes du même champ lexical sont utilisés : « desarrollo » (développement) et même « le pleno desarrollo », « en constante incremento » (en constante augmentation), « un avance » (une avancée), « elevación de los niveles de vida de nuestros pueblos » (élévation du niveau de vie de nos peuples), « tiempos modernos », « tecnología de última hora » (« technologie de pointe »).
Ce progrès se caractérise en outre par son étonnante rapidité (« acelerado progreso », « asombroso y rápido », « marcha acelerada »). Le souverain espagnol ne manque d’ailleurs pas de rappeler que son pays est alors (et à peu près toujours en 2025) la dixième puissance industrielle au monde, ceci en seulement deux générations (« en sólo dos generaciones »).
Rien de plus logique alors que de proposer d’œuvrer ensemble au progrès sur le plan économique : « nuestras relaciones económicas bilaterales.
Légitimation. Juan Carlos d’Espagne n’hésite pas à l’affirmer : c’est la dynastie Pahlavi qui est à l’origine du progrès en Iran : « Et nous savons très bien qui, en Iran, a ouvert cette tradition séculaire à la voie du progrès. Cela a été la dynastie Pahlavi […] »
Il légitime donc Mohamed Reza Pahlavi, son régime et ses réussites (« logros », exprimés 2 fois). Ces deux pays étant présentés comme semblables, en totale syntonie (« la similitud de nuestras mutuas experiencias ») et dont les peuples sont frères, cette légitimation revient à s’auto-légitimer sur la scène internationale. L’Espagne est en effet en juin 1978 au sortir d’une dictature de près de 40 ans, ce qui l’a isolée en partie et a terni son image. Elle est aussi une monarchie naissante, Juan Carlos a été intronisé roi en 1969, il est encore jeune, peu connu et ses intentions le sont tout autant, il a donc besoin de trouver des partenaires et un nouvel élan pour son pays. Pour cela, il préfère mettre en avant les points communs : le régime monarchique, la tradition et la recherche de modernité sans pour autant perdre son identité.
Les limites du discours diplomatique
Juan Carlos a-t-il vraiment donné une présentation fidèle de l’Iran en juin 1978 ? Non, le souverain semble prêt à faire des concessions et à omettre certains aspects du régime iranien pour concrétiser ses objectifs diplomatiques et économiques. Examinons cela de plus près.
Plutôt qu’une certaine retenue, Juan Carlos a fait le choix des louanges : encenser la dynastie Pahlavi et ses réussites dans le contexte de l’époque. Pourtant, on sait que l’Iran traverse depuis longtemps et en particulier depuis janvier 1978 des épisodes troublés de mécontentement populaire et que des manifestations avaient déjà été réprimées dans le sang. Le roi espagnol va, à rebours, jusqu’à souligner la combativité du régime : « […] face à des conditions initialement défavorables » et sa « profonde admiration pour ces conquêtes » mais on pourrait aussi la comprendre comme combativité face à la volonté du peuple iranien.
La situation locale n’est pas évoquée directement et Juan Carlos préfère invoquer la paix et la solidarité au niveau international. Souhaiter la paix dans le monde (« servir la cause de la paix dans le monde »), paraît être une nouvelle mission diplomatique à atteindre que se donne l’Espagne et, si possible, avec le concours de l’Iran : « Notre plus grand souhait est la paix et le bien-être de toutes les nations de la terre […] »
D’ailleurs, à l’antépénultième paragraphe, le monarque espagnol mentionne même : « l’importance de l’Iran en tant que facteur d’influence stabilisatrice et pacificatrice dans cette vaste région du monde […] »
Ainsi, quoi de plus logique après cette présentation avantageuse que de tendre la main de la solidarité à ce pays frère ? : « exprimer la solidarité de l’Espagne ».
L’Iran faisait pourtant face à des critiques eu regard à la violence qui s’y déployait mais Juan Carlos ne s’est pas joint à une telle condamnation. Au contraire, ses vœux de paix et de solidarité sont exprimés en parallèle d’une mise en garde ferme contre les ingérences et, de manière moins intuitive, au respect de la justice internationale :
« Notre plus grand souhait est la paix et le bien-être de toutes les nations […] loin de toute ingérence. Je répète que […] ni ingérence dans les affaires intérieures, ni atteinte à l’intégrité territoriale ne doivent avoir lieu. Face à de tels actes ou menaces, nous resterons fermes. […] Nous croyons en […] la modération […] notre seul souhait est de parvenir à la justice internationale. »
Il faut dire que Juan Carlos Ier marche lui-même sur des braises dans son pays puisqu’il n’a pas encore l’aval populaire, le retour à la monarchie n’ayant pas été un choix soumis au vote mais la décision de Franco avant sa mort. Il est également la cible de l’organisation séparatiste basque ETA (Euskadi ta Askatasuna soit « Pays basque et liberté »). En ce sens, les deux pays sont similaires… dans leur fragilité politique.
Abstenons-nous de penser à une quelconque cécité diplomatique. Il s’agit plutôt à la fois d’une recherche de légitimité en miroir et d’une logique de quête de partenaires sur la scène internationale, faisant fi de toute dénonciation.
D’ailleurs, où est la condamnation des violences du régime iranien face aux mouvements populaires, où est l’appel au respect des droits humains ? Ces non-dits sont criants. Juan Carlos Ier affirme : « Nous nous sentons ici comme chez nous » alors que la colère gronde déjà dans les rues de Téhéran.
Conclusion
Á la lecture d’un tel discours remontant à plusieurs décennies et avec la vision a posteriori, certains éléments peuvent nous apparaître aujourd’hui particulièrement discordants mais préservons-nous de juger sans reprendre le contexte. D’ailleurs, la diplomatie espagnole n’a pas été la seule à rester « discrète » sur la violence en Iran : le 31 décembre 1977 l’administration américaine, par la voix de Jimmy Carter qualifiait le pays » d’îlot de stabilité » et louait elle aussi le Chah :
« L’Iran, grâce à la grande sagesse du Shah, est un îlot de stabilité dans l’une des régions les plus troublées du monde. C’est là un immense hommage à votre personne, Votre Majesté, à votre leadership, ainsi qu’au respect, à l’admiration et à l’amour que votre peuple vous porte. »
Au fil des mois, sa position est plus nuancée mais reste sans conséquence concrète :
« Je suis convaincu que le Shah conservera le pouvoir en Iran et que les problèmes actuels du pays seront résolus. Bien qu’il y ait certes eu des épisodes déplorables d’effusions de sang que nous souhaiterions bien sûr éviter, ou voir évités, je pense que les prédictions catastrophiques émanant de certaines sources ne se sont absolument pas concrétisées. Le Chah a notre soutien et il a également notre confiance. »
