Toujours dans l’optique de prendre du recul pour éclairer le présent, et après celui de l’Iran en 1978, je poursuis l’analyse des discours de Juan Carlos d’Espagne avec cette fois-ci le Kenya en 1981. Pourquoi ce discours est-il intéressant ? Non seulement parce qu’il pose les bases d’une possible coopération énergétique entre l’Espagne et le reste du monde, les pays du Sud en ligne de mire bien qu’ils ne soient pas explicitement cités mais aussi parce qu’il est déjà question d’énergies vertes ! Voyons cela…

Posons les jalons
En août 1981, se tient à Nairobi, au Kenya, la conférence des Nations unies pour les sources d’énergies nouvelles et renouvelables. Le roi Juan Carlos d’Espagne y participe et prononce un discours à cette occasion. Vous pouvez aussi retrouver ce discours en anglais, à la page 110 du rapport des Nations Unies (United Nations). Cette conférence a pour but d’aborder la question énergétique à l’échelle mondiale, incluant donc les pays en développement ou « pays du Tiers-Monde » pour reprendre l’expression utlisée en 1981.
Rappelons que nous sommes en 1981 soit peu de temps après les deux chocs pétroliers qui ont lieu en 1973 et 1979 et ont montré de manière saillante la dépendance des pays aux énergies fossiles, en l’espèce le pétrole. Afin d’envisager des solutions pour l’avenir, amoindrir la dépendance, 154 pays se réunissent pour discuter des alternatives, des énergies renouvelables. [En écrivant ces lignes, on ne peut s’empêcher de penser à la situation actuelle, en 2026.] Les énergies renouvelables évoquées sont au nombre de quatorze (page « 17/15 ») dont l’énergie solaire, l’éolien, la géothermie, la biomasse…
Nous sommes également dans le contexte historique de la guerre froide entre les deux grands blocs mondiaux et malgré tout, Est et Ouest ont répondu présents à cette conférence. Des tensions sur l’axe Nord-Sud sont aussi en cours : les pays du Sud cherchant à se distancer de l’emprise occidentale.
Pourquoi au Kenya ? Ce lieu n’est pas anodin puisque le pays de cette jeune Afrique est indépendant depuis 1963 et membre actif du Mouvement des non-alignés créé en 1961. Comme son nom l’indique, ses membres ne souhaitent s’aligner ni sur l’axe Est-Ouest ni sur l’axe Nord-Sud, optent pour la volonté de sortir du schéma de dépendance coloniale et défendre, de mettre en place la souveraineté de ses membres. Ainsi, à la fois les pays industrialisés et les pays en développement recherchent l’autonomie énergétique mais pour des raisons radicalement différentes, les uns pour une indépendance purement économique et les autres pour une indépendance à la fois économique, financière et politique.
Le président de la conférence est d’ailleurs John Henry Okwanyo, ministre kényan de l’Énergie et chef de la délégation du Kenya, du gouvernement de Daniel arap Moi.
Une coopération intéressée
Le monarque espagnol met en avant deux aspects. Premièrement, la nécessité croissante d’énergie pour répondre au progrès. Deuxièmement, les énergies durables par leur caractère à la fois illimité et plus facile d’accès (technologiquement et financièrement) sont la voie à prendre pour atteindre l’autosuffisance, l’indépendance énergétique et l’émancipation politique. A nouveau, repensons au contexte de sortie de double crise pétrolière : le coût de l’énergie est un argument que le monde écoute avec attention.
Au moment de ce discours, en 1981, l’Espagne sort fraîchement de la dictature de Franco et est devenue une monarchie constitutionnelle. Juan Carlos Ier est encore à la recherche de partenaires et de crédibilité morale sur la scène internationale. Il doit montrer que l’Espagne avance vers les temps éclairés, qu’elle assoit bien la transition démocratique et devient à nouveau digne de confiance après avoir été isolée pendant plusieurs décennies.
Néanmoins, on ne peut pas parler de « diplomatie verte » pour qualifier ce discours car l’aspect environnemental n’est pas la priorité qui est plutôt le moindre coût. Le souverain espagnol démontre un certain pragmatisme en exposant le principe de l’accessibilité des énergies renouvelables. L’Espagne veut à ce propos se positionner économiquement et technologiquement comme pays pouvant apporter son expertise mais préfère afficher le registre de la « solidarité ».
Le roi d’Espagne reprend par ailleurs l’idée [encore partagée à l’heure actuelle de l’IA] selon laquelle les machines rendront l’homme plus libre car elles réaliseront les tâches les plus pénibles. L’accès à l’énergie est « un droit » alors synonyme de progrès et de « bien-être ». On le remarque, la sémantique veut ici servir des valeurs humanistes. Le terme « humanité » est justement répété quatre fois dans ce discours pourtant assez court. Le message doit passer… nous assistons à une tentative d’influence douce, de « soft power ».
Effectivement, n’oublions pas que nous sommes au Kenya, un des bastions de Mouvement des non-alignés, l’Espagne murmure ici à l’oreille des pays du Sud et cherche à se positionner comme une nation capable de comprendre aussi les besoins des pays du Sud, à « faciliter un partage équilibré des ressources disponibles ».
Enfin, l’accessibilité énergétique est perçue comme un instrument de paix et les participants de cette conférence en sont convaincus puisqu’ils viennent de traverser deux crises pétrolières et les tensions afférentes.
Et aujourd’hui, quel héritage ?
On peut s’interroger sur l’héritage de cette conférence, 45 ans après sa tenue. Les moindres réalisations résultant de cette conférence ont pu décevoir et encore en 2026 le monde porte-t-il les traces de cet « acte manqué » car les difficultés énergétiques, des pays du Sud en particulier, demeurent. Néanmoins, on peut noter l’attention portée à l’époque au sort des pays en développement.
On peut en outre s’étonner, peut-être, de voir évoquée dès 1981 la question de l’énergie nucléaire mais ils étaient déjà environ 20 pays à l’exploiter (dont 15 dans le bloc occidental). En 2026, ils sont 31 pays.
L’Espagne mise sur l’Afrique depuis plusieurs décennies et essaye de le faire à sa manière : par le « soft power » plutôt que par la contrainte. La, plus récente, création du réseau Casa África œuvre à « rapprocher l’Afrique et l’Espagne » (exprimé ainsi : d’abord l’Afrique puis l’Espagne) et démontre que cette aire géographique demeure dans ses axes d’influence et de développement de politique étrangère. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez poursuivre avec mon article : « En quoi consiste la nouvelle politique africaine espagnole : « Espagne-Afrique 2025-2028 » ? (Partie 1/2) ».
Et la France ? Elle fait des propositions et penche pour un meilleur dialogue Nord-Sud dans la lignée du gouvernement progressiste de François Mitterrand. Le ministre chargé de l’énergie, Edmond Hervé, cite le président français :
« un langage ouvert à l’immense rumeur du monde qui veut naître et à l’aspiration de 2 milliards d’êtres humains qui veulent voir reconnue et concrètement garantie leur propre dignité. Ce sera notre honneur à tous de favoriser dialogue et compréhension entre les cultures et de travailler à l’établissement, dans l’intérêt mutuel des pays industrialisés et des pays en voie de développement, d’un ordre mondial plus équitable ».
